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Cheb Kader: Nous nous devons d’être fiers de notre patrimoine musical




Cheb Kader: Nous nous devons d’être fiers de notre patrimoine musical
Considéré comme le réformateur du rai dans les années 80, Kouider Morabet alias Cheb Kader est également présenté comme le véritable 
précurseur de cette musique en France. Un genre qu’il a osé changer en dépit des réticences du milieu artistique de l’époque. «J’ai choqué beaucoup de personnes en osant réformer le raï dans les années 80. Il y a eu beaucoup 
de critiques à mon égard, du fait qu’on a 
introduit la guitare électrique et de nouvelles sonorités. Mais au bout du compte, les fans ont fini par apprécier mon travail», confie-t-il à Libé. D’origine marocaine, Cheb Kader est 
l’auteur de plusieurs chansons dont certaines sont devenues des tubes célèbres. On lui doit notamment «Sal dem draï» et « Sid el houari» que les fans ne cessent de fredonner. 
Dans cet entretien, le pionnier du raï évoque 
son parcours artistique, tout en apportant 
un éclairage sur l’évolution de ce genre 
à part entière.



Libé : Vous êtes définitivement rentré au Maroc après de nombreuses années en France. Est-ce pour des raisons d’ordre professionnel, familial ou autre ?
 
Kader : Je suis rentré parce que j’en avais assez d’être un émigré. Le Maroc me manquait tellement que je me sentais souvent triste chaque fois que je devais rentrer en France. 
Il y a quelques années, j’ai essayé de m’installer au Maroc. Mais les moyens techniques et professionnels de l’époque ne me le permettaient pas. Aujourd’hui, on a d’excellents studios et de bons techniciens, ce qui fait que je pourrais poursuivre ma carrière.
Aussi, je me suis demandé pourquoi exporter notre musique à partir de l’étranger. Alors qu’on peut le faire à partir de son pays d’origine ou d’un autre pays du Maghreb.
 
Qu’est-ce qui explique cette évolution et qu’est-ce qui a concrètement changé?
 
Plusieurs raisons expliquent cette évolution. La première, c’est la production. Aujourd’hui, je peux faire un produit international à partir du Maroc, ce qui n’était pas évident il y a 5 ans à peine. 
Côté distribution, de grands magasins sont venus s’installer au Maroc et de grands points de distribution prennent le relais. 
Il n’y a pas plus de 2 ans, un CD était vendu quasiment entre 80 et 90 DH. Aujourd’hui, on les trouve chez des distributeurs professionnels à des prix raisonnables.
Autre changement, il y a de plus en plus de chaînes de télévision et de radios,  qui jouent un rôle important quant à la diffusion de CD à travers le monde.

Quelle a été la réaction de votre entourage en France lorsque vous avez pris cette décision ?
 
Il y a eu des réticences. Mais cela se comprend, peu de personnes connaissent vraiment bien le Maroc pour se rendre compte que ce pays se développe rapidement. 
Je n’ai jamais choisi la voie facile. Quand j’ai commencé à chanter en arabe en France, il n’existait qu’une seule émission de télévision, « Mosaïque » sur FR3 (France3). A cette époque, on m’a suggéré de chanter en français pour ne pas ruiner mes chances de passer sur cette chaîne. J’ai dis non. Lorsque la musique anglo-saxonne fut introduite en Europe, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, personne ne comprenait l’anglais. Pourtant, aujourd’hui on l’écoute, elle fait désormais partie de la culture européenne. Pourquoi pas le rai ? La suite m’a donné raison. Aujourd’hui, je refais la même chose pour le Maroc.

Vous avez sorti en 2012 «Dima raï» afin de « mettre un visage à  toutes ces chansons que les fans apprécient, mais qu’on attribue à tort à d’autres », confiez-vous. Etes-vous satisfait de l’accueil du public ?
 
Je suis plus que satisfait d’autant plus que les chansons étaient déjà connues, certaines sont même devenues des standards dans le raï. En plus, beaucoup s’en souviennent encore. C’était vraiment important de sortir ce best-off vu que des gens se demandaient encore à qui appartiennent ces chansons. 
« Dima raï » m’a permis aussi de reprendre contact avec le Maroc. Il m’a dans un sens, encouragé à revenir au Maroc. Mais au-delà, mon rêve est de faire de la production maghrébine à partir du Maghreb. 
 
On vous a souvent présenté comme un artiste algérien. D’où vient cette confusion ?
 
C’est vrai. 90% des personnes que je rencontre croient effectivement que je suis Algérien. J’ai rencontré tout récemment un compatriote qui m’a dit « Cheb Kader, sois le bienvenu au Maroc. Les Algériens sont nos frères ». Je lui ai répondu : « C’est vrai, mais je suis Marocain comme toi ».
Cette confusion vient du fait que j’ai commencé m’a carrière en France dans un environnement où, pendant des années, nous vivions sans évoquer les origines des uns et des autres. Nous étions tous des immigrés et militions pour les mêmes causes. En plus, il y a eu des erreurs dans ma biographie qui étaient reprises un peu partout.
Mais le plus important, c’est de participer au développement du Maroc à partir de la musique. 
Justement vous êtes à nouveau dans les bacs avec le single, « Lila Kbira ». S’agit-il d’une nouvelle reprise ?
Non, aujourd’hui, on est sur la nouveauté, sur l’inédit. C’est toujours dans le style rai, mais avec une touche particulière.
On a essayé de tenir compte de l’évolution actuelle du marché, mais sans rien perdre de ce qui a fait l’âme même de cette musique : les mélodies.
« Lila Kbira » est une chanson de fête dans la musique et le texte. Elle veut dire une grande et longue nuit avec mes amis. Cela peut être un mariage, un baptême ou des retrouvailles avec des copains.
 
Certains appelleront cela un album commercial…
 
Non, il n’a rien de commercial. C’est le genre d’album qui marche à toutes les époques, comme savent le faire les artistes anglo-saxons dont les albums ont plus de 40 ans. Parce qu’il y a une âme dans leur musique, une identité. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui. Ce qui parait moderne aujourd’hui deviendra normal avec le temps.
 
Vous avez choisi de sortir un single et pas un album. Est-ce le marché qui l’impose ?
 
Rien ne sert aujourd’hui de se concentrer sur un album qui vous exigera temps et moyens pour après le retrouver en distribution « gratuite » à Derb Gallef. On préfère investir sur un titre et se concentrer sur sa promotion à travers les réseaux sociaux, les médias traditionnels et les distributeurs habituels, entre autres. Donc mettre en place une vraie stratégie de distribution et de marketing.
La musique raï a un peu perdu de sa superbe. Pourtant, vous persistez toujours dans ce genre…
J’ai choqué beaucoup de personnes lorsque j’ai fait mon raï dans les années 80. Il y a eu beaucoup de critiques à mon égard, du fait qu’on a introduit la guitare électrique et de nouvelles sonorités. Mais les fans ont fini par apprécier mon travail. 
Aujourd’hui, je continue sur la même lancée. La guitare électrique, les mélodies, la derbouka et le violon sont toujours présents. En plus de quelques risques que j’ai osé  prendre. On y retrouve une rythmique très actuelle et des textes aussi. Je le souligne parce qu’aujourd’hui, on écrit des paroles faciles.
 
Que pensez-vous des paroles d’aujourd’hui?
 
On ne sait plus faire de chansons qui durent dans le temps. On est influencé par toutes sortes de musique, sans prendre la peine d’apporter une touche personnelle. La musique arabe sans mélodie n’est rien.
 
Les musiques actuelles ne constituent-elles pas une menace pour le raï?
 
Pas du tout. Le raï est une musique particulière qui a influencé plusieurs groupes et artistes comme  Mazagan au niveau national. De grands artistes de l’époque qui avaient opté pour un autre genre ont fini par y revenir.
Un artiste peut s’inspirer de ce qui existe sous d’autres cieux, mais  ne doit pas pour autant oublier ses racines. N’oublions pas que la plupart des musiques d’aujourd’hui sont à l’origine africaines. Alors soyons fiers de notre patrimoine.
 
La génération actuelle est-elle consciente de cette richesse?
 
Je n’en suis pas sûr. Je trouve qu’on s’inspire trop des rythmes venus d’ailleurs. Certes, ce n’est pas interdit, mais il faut savoir y puiser ce qui est bon. Car, on ne peut pas remplacer des styles de musique millénaire.
Je suis le seul chanteur de rai à avoir commencé en France où je suis arrivé à l’âge de 8 ans. J’ai été très tôt bercé par la musique grâce à  mon père qui est musicien amateur. Puis par les sonorités d’artistes comme Chikha Rimiti, Ahmed Wahby, Blaoui El Houari qui ont rénové le rai à leur époque. Aujourd’hui, on  les trouve certes un peu décalés, pourtant à l’époque ils étaient en avance.
 
Vous évoquez avec beaucoup de considération ces anciens artistes. Que représente pour vous Ahmed Wahby, par exemple?
 
Ahmed Wahby représente beaucoup de choses pour moi et pour la musique raï moderne dont il fut un des pionniers dans les années 50. C’est quelqu’un qui, à la base, écoutait la musique traditionnelle faite avec une gasba (flûte) et un kallouh (percussions). Avant l’explosion de la musique moderne arabe avec notamment Mohamed Abdou et Oum Kalthoum dont il va s’inspirer pour moderniser sa propre musique. 
C’est un artiste qui a transformé la musique paysanne pour en faire quelque chose de moderne avec un orchestre, des violons et d’autres instruments. Pour vous donner une idée de son talent, l’ensemble du  répertoire de Khaled est inspiré des titres de cet artiste qui, malheureusement, est décédé en 1992 dans la misère.
 
Fait-on suffisamment pour promouvoir cette musique?
 
Le problème au Maroc, c’est qu’on est souvent fixé sur l’étranger. Je retrouve souvent cette perception dans le milieu artistique marocain. 
Le Maroc est la porte de l’Orient et de l’Afrique. C’est le pays le plus riche sur le plan culturel. Il a subi des influences africaines et orientales en plus des influences occidentales. Je trouve dommage qu’on n’encourage pas la jeunesse marocaine, notamment au niveau  des festivals  ou dans les programme télé et radio. 

Ces dernières années, on a assisté à la disparition de plusieurs festivals. Comment vivez-vous cette situation ? 
 
Comment voulez-vous qu’un festival tienne la route quand sa programmation est gérée par des personnes qui ne sont pas du métier? Si le Festival international Jawhara d'El Jadida marche bien, c’est parce que ce sont des artistes qui sont aux commandes, notamment Issam Kamal de Mazagan qui connaît tout le monde, au Maroc comme à l’étranger.

Pour qu’un festival puisse être pérenne, le copinage ne doit pas être la règle. 
 
Par ailleurs, un festival doit respecter le concept qu’il s’est lui-même choisi. Par exemple, vous ne pouvez pas parler de festival de rai en invitant des gens qui viennent du chaibi ou d’autres  univers musicaux. Le public risque de s’y perdre.
Le Festival Gnaoua et musiques du monde est un bel exemple de manifestation culturelle dont la vision et le concept sont bien définis. Il met en valeur un style musical marocain ancré dans notre culture. En plus, il encourage les artistes internationaux à jouer avec les nôtres. Ce qui n’est pas le cas dans de nombreuses autres manifestations.
 
De nombreux artistes marocains ont sombré dans la misère à la fin de leur vie. Comment expliquez-vous cette situation?
 
A une certaine époque, il n’était pas possible pour un artiste de travailler au Maroc et de prétendre à une retraite paisible. On ne pouvait pas compter sur les droits d’auteur, par exemple.
Aujourd’hui, c’est différent. Par contre, il n’y a pas de raison que ceux-ci soient gérés par la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) qui est un organisme des droits d’auteur français. 
La rétribution de l’artiste, de l’auteur ou du compositeur fait partie de son développement. Il faut juste regretter qu’on trouve encore aujourd’hui des personnes qui vendent leurs textes à des personnes qui se font passer pour des auteurs, parce qu’ils n’ont aucune autre possibilité de revenus.

Alors qu’une chanson est faite pour faire vivre l’artiste. Mais il y a des avancées à ce niveau.
 
Et si des artistes meurent encore dans la misère, c’est parce qu’il n’y a pas de structures. Quand vous enregistrez un album étranger, vous avez un pourcentage sur ses ventes. Au Maroc, vous le vendez en général pour une misère. Mais là aussi, les choses sont en train de changer. 
Il est vrai qu’à l’époque d’Ahmed Wahby, il n’y avait rien de tout cela. Il n’y avait pas de véritables contrats et les artistes n’en profitaient pas.  Pendant longtemps, on ne pouvait vraiment gagner sa vie avec la musique. Les choses évoluent mais lentement sur beaucoup de points. Et le moins que je puisse dire, c’est que ce n’est pas gagné  d’avance quand on voit comment on consacre énormément d’argent pour une scène internationale alors qu’on ne dépense même pas 5% du budget au profit de la scène nationale. Il faut donc revoir cette stratégie et soutenir les artistes dans le besoin.
 
Vous avez milité pour de nombreuses causes en France. Il vous est jamais venu à l’esprit de vous lancer en politique ?
 
Pas vraiment. Il est vrai que j’ai beaucoup milité en France, à travers notamment la musique. J’ai participé à plusieurs concerts contre le racisme avec SOS Racisme dont j’ai été le parrain pendant plusieurs années. J’ai été à la « Marche des Beurs » et j’ai même été aux deux élections de François Mitterrand.
Pour autant, je préfère laisser la politique aux politiques. Ce qui ne m’empêche pas d’être toujours là pour les secouer et leur demander de faire leur travail.


Propos recueillis par Alain Bouithy
Jeudi 6 Mars 2014

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