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Charles Bukowski : Une vie d’errance et d’écriture




Charles Bukowski est de ces écrivains que les critiques littéraires sérieux ne veulent pas prendre au sérieux. Les mêmes critiques sérieux se refusent à croire que cet ivrogne, c’est aussi un grand écrivain et un grand poète et que l’ivrognerie renferme une part immense d’humanité. Mais il y a, on croit à propos de Bukowski, et des multiples êtres, anges et démons, qui s’agitent en lui, un mélange d’ironie, de rêve et de tendresse qui est un fond des sentiments humains.
Tâcher de dire, nous aussi, pourquoi nous aimons Charles Bukowski ? D’abord pour ses contrastes : parce que son regard fuit comme une truite, et sait regarder le soleil. Par ses œuvres, il offre au marginal, son fidèle ami, toute une intimité. Bukowski représente cette chose unique, incroyable, ce génie : un écrivain rebelle, de la race des génies, des bons génies.
L’œuvre de Charles Bukowski, l’un des phénomènes de son époque, est apparue sous le double signe de l’indignation et de la rébellion. Ceux qui sont habitués privilégiés de ses bars,  connaissent la grimace d’indignation de son visage, et ses grandes souffrances qui sortent de son cœur gonflé d’amour. Bukowski est resté propre et net dans sa personne comme dans son cœur. On a toujours dit de lui qu’il n’est pas sérieux ; or pas un seul n’est capable de couper les ponts comme il a fait maintes fois dans sa vie et d’accepter la misère comme il l’a fait.
Bukowski est un des derniers écrivains bohémiens, un poète original et sensible, un mystique, etc. Mais ce que nous préférons en lui, c’est sans doute l’écrivain rebelle qui a incarné une époque. On a dit que cette époque, celle des révoltes, il l’avait inventée. S’il ne l’a pas inventée, il en a été le plus juste interprète, le plus sûr témoin ; il lui a donné un vocabulaire et, par là, les moyens de survivre.
Plus encore, Bukowski a représenté l’après-guerre, les années de bouleversements politiques et culturelles, des générations à la dérive, une élégance dans la révolte ; un certain désespoir, celui d’une génération qui s’est dite perdue, un cosmopolitisme à la fois douloureux et malheureux : «Notre société est a-naturelle. C’est ce qui explique pourquoi nous sommes au bord du gouffre».
Années d’errance, Bukowski s’imposait comme le maître de l’écriture, le guide prophétique de la poésie nouvelle. Pour subsister, il faisait toutes les besognes que peut s’imposer un écrivain errant. Il traversait les pires heures de sa vie. Connaissait les errances sans but, le ventre creux, les jambes molles. Dans Factotum  Bukowski en glissa l’aveu : «A faire de tels boulots on se fatigue. On découvre une lassitude au-delà de la fatigue. On dit des choses dingues, lumineuses. Perdant la tête, je jurais, je délirais, je sortais des vannes, je chantais. L’enfer hurle de rire. Même le nain se foutait de moi. Je travaillais plusieurs semaines. Je rentrais bourré tous les soirs. Pas grave ; j’avais le boulot dont personne ne voulait ».
Convaincu que ni ses boulots ni ses livres n’étaient de nature à l’enrichir, Bukowski se résignait à être ivrogne. Mais, là encore, il se distinguait. Un ivrogne pas ordinaire, un ivrogne gai, minable le matin et heureux le soir, un ivrogne qui faisait des jaloux. Ce fut le destin de Bukowski de ne ressembler à personne. De vivre comme un fou, de vieillir comme un vagabond et de mourir comme un saint : «Quand à ma vie, elle était toujours aussi lamentable qu’au jour de ma naissance. Une seule chose avait changé : maintenant et ce n’était jamais assez souvent, je pouvais boire de temps en temps. Boire était la seule chose qui permettait de ne pas me sentir à jamais perdu et inutile. Tout le reste n’était qu’ennui qui ne cessait de vous démolir petit à petit».  
Nonchalant et toujours indécis, et perdant son temps à mille choses inutiles, Bukowski menait exactement la vie d’un écrivain errant telle qu’il l’avait choisie. Sans but précis, sans ambition. Il a toujours la même voix bourrue ; il est resté, en dépit des épreuves, aussi cordial, aussi courtois. Mais il a perdu sa gaité : « Je ne suis pas un homme de réflexion, je fonctionne aux sentiments et mes sentiments vont aux estropiés, aux torturés, aux damnés, aux égarés, non pas par compassion mais par fraternité, parce que je suis l’un des leurs, perdu, paumé, indécent, minable, apeuré, lâche, injuste, avec de brefs éclairs de gentillesse ; salement atteint et conscient de l’être, cette lucidité ne m’est d’aucun secours, au lieu de me guérir elle me plombe ».
On le vit errer de bar en bar, son linge roulé dans un journal, chassé de partout. Enfermé dans un bar, Bukowski écrit du matin au soir, un litre de rouge entre les jambes. L’ivresse seule  le faisait divaguer. Parfois, il expliqua à ses voisins de bar pour les rassurer «C’est vrai, je ne suis pas fou, et si je suis fou, est-ce que j’écris comme ça ?» Devenus cléments et généreux, les buveurs lui offraient à boire et le traitaient comme un enfant adulé. Malgré tout, Bukowski ne s’adaptait pas à ce milieu envahi par les badauds, les pédants, les cinglés, les hypocrites, les ratés, les délateurs, les commères : « A Philadelphie, il y avait autrefois un bar où je m’encrais de cinq heures du soir à deux heures du matin. Comme s’il m’était interdit d’aller ailleurs. Souvent je n’arrivais même pas à me souvenir si j’étais remonté dans ma chambre. Je faisais, comme qui dirait, corps avec le tabouret. Je m’étais évadé de la réalité extérieure. Elle me plaisait si peu ».
Bukowski ne s’est intéressé aux buveurs qu’en raison du modèle qu’ils pouvaient lui fournir. Un buveur n’est pas un buveur, c’est un voyeur. Il pourrait, de mémoire, retracer tous les visages qu’il a vus. Ceux de la rue, ceux des bars de jour et des bars de nuit. Son œil mobile en conserve l’image mieux qu’un carnet de croquis. Le buveur est  né pour dévisager : « … Rien ne me dérange plus que l’inconnu choisissant de s’asseoir à mes côtés alors que je suis en train de boire. Pourquoi pose-t-il son cul auprès du mien ? Sa présence me répugne d’autant plus qu’autour de nous les tables inoccupées abondent. Certes je n’ignore pas que je suis supposé aimer mon prochain mais je n’y arrive pas ; il me déplaît neuf fois sur dix ; et je ne le veux pas dans mes pattes ? Je me sens  mieux seul. Bref, j’aimais, et j’aime toujours la solitude. Je ne m’épanouis que loin de tous. Les humains m’agressent ».       
Le bar de Bukowski est un endroit où des destins se croisent. Dans le bar, il connait ses premières grandes amours, dans le bar, il rencontre ses meilleurs copains, dont certains le resteront toute sa vie ; dans le bar, il écrit ses premiers vers et fait ses premières armes en tant qu’écrivain. Dans le bar, il rédige un nombre important de ses œuvres. Le bar le happe entièrement, l’amène à une première prise de distance avec son passé malheureux : « Une seule chose m’inquiétait, le niveau de la bouteille, elle serait bientôt vide. Tout perd de son intérêt si l’on ne peut pas boire. L’alcool me rend intelligent. Si non je m’englue dans la médiocrité. Je ne supporte pas d’être banal. Ça me tue».
L’Amérique des années trente, quarante et cinquante comme l’Europe dans son ensemble n’avait pas encore sacrifié à la mode du conformisme culturel. Malgré certains troubles d’ordre politique, social et économique, l’Amérique avait conservé son aspect humain. Les bohémiens, les écrivains, les artistes authentiques et les escrocs de génie trouvaient asile dans les innombrables bars des boulevards sous les ombrages. A l’époque, Bukowski a le sentiment que la plupart des intellectuels ne s’intéressent ni au rêve, ni à la cause des peuples. Ils prétendent s’intéresser à leur prospérité. Devant cette terrible réalité, Bukowski part à  la recherche d’autres : « Cela m’avait fait peut-être du bien. Mais maintenant, je ne m’intéressais plus à ce qui me faisait du bien. Je m’intéressais à ce que je ressentais, aux moyens de cesser de souffrir quand tout allait mal. Aux moyens de me sentir bien de nouveau ».  
Bukowski rêvait moins, mais il écrivait ce qui était l’équivalent de rêver, le rêve éveillé des bohémiens. Il est l’inverse des autres écrivains. Il a peur d’écrire comme eux, mais il a la certitude de son combat et il croit, de tout son cœur, que le sens de sa vie se trouve dans l’écriture : « Sans en avoir conscience, j’étais déjà en train de me forger un style. Chaque jour un peu plus, la voie à suivre se précisait. Et j’avançais à grands pas vers le seul dieu que je voulais adorer : la simplicité. Plus mes phrases se rapprochaient de la concision et du naturel, moins j’aurais de chances de me tromper et de tricher. Le génie devait s’énoncer clairement. Les mots étaient des balles, des rayons de soleil, ils n’avaient d’autre but que de contrarier le destin et de mettre un terme à la damnation. J’aimais jouer avec les mots. J’essayais d’écrire des paragraphes qu’on pouvait lire aussi bien par le début que par la fin. Je joue encore avec les mots. Le jeu est à la base de la création ».
L’aspect prolifique de son œuvre se manifeste dès sa prime jeunesse : Bukowski écrit beaucoup, presque tout le temps, comme en état de transe. Il se considère comme un écrivain américain arraché de son pays, à sa famille, à son passé, mais qui rêve de toutes ses forces à l’avenir. Pauvre, Bukowski mène en Amérique une existence misérable. Il vit dans le brouillard, toutes les voies lui semblent bloquées et, plus que jamais, il se montre fataliste, se disant que le destin lui fera suivre un chemin précis. Avec acharnement, il s’attache à ce que devient le sens même de sa vie : l’écriture.
Lorsqu’il évoque son existence, le fait d’avoir survécu à la mort, Bukowski ne nie rien de ses souffrances. L’errance lui donne l’occasion de voir l’intolérance et la haine qui agitent le monde. Dans les bars, il découvre la condition humaine, l’abrutissement, la misère physique et morale des pauvres gens. Bouleversé, il constate que tous les marginaux qu’il admire et qu’il aime sont, selon lui, des décadents, des produits de leurs sociétés : « … Moi, Bukowski, je suis au milieu d’eux, je suis un des leurs. Nous souffrons du même mal, l’espérance trompeuse. Dans nos vêtements de confection, dans nos tacots hors d’âge. En marche vers le mirage, nous gaspillons notre vie comme n’importe lequel d’entre vous».     
Toujours en errance, Bukowski écrira ses poèmes, ses livres, ses citations dans les trains, dans les bars, dans les rues. Il marque sa mémoire de tous ceux qui le rencontrent ou simplement le croisent. Au fil des années, Bukowski est devenu un otage de son errance. Plus de famille, ni amis. Il se moque de la société humaine, il vit à l’intérieur de son univers solitaire que pour lui la vie procure l’angoisse, parce qu’elle est instable et inhumaine : «Comme n’importe qui vous le dira, je ne suis pas un homme affable. Les gens affables me donnent envie de dormir. J’ai toujours admiré les méchants, les hors-la-loi, les fils de pute. Je n’aime pas les petits gars rasés de près, portant cravate et nantis d’un bon boulot. J’aime les hommes désespérés, les hommes aux dents brisées, aux vies brisées et aux manières brusques. Ils m’intéressent. Ils ménagent plein de surprises et d’explosions. Les pervers m’intéressent plus que les saints. Quand je suis avec les ratés, je me sens bien, étant moi-même un raté. Je refuse d’être modelé par la société ».
L’alchimie des âmes, tel était son univers. Ecrivain il l’était, poète, il l’était devenu par l’élégance, mais sa révolte contre un ordre cruel le rendait solitaire : « La solitude me nourrit, sans elle je suis comme un privé de nourriture et d’eau. Chaque jour sans solitude m’affaiblit. Je ne tire pas de vanité de ma solitude ; mais j’en suis tributaire».
Si son âme savait être indulgente à certaine défaillances sentimentales, il était sans pitié pour la vanité, la lâcheté, l’abandon, l’hypocrisie, la cruauté et le bas mensonge. Sur ces points, il était aussi rigoureux envers lui-même qu’envers les autres, mais son principe n’avait rien de conventionnel. Le péché par l’esprit fut le seul qu’il admît, ce grand écrivain, cet ivrogne itinérant qui, ayant abandonné la vie prospère, n’en disséquait pas moins le cœur de l’homme pour séparer le bon grain de l’ivraie, dénoncer l’hypocrisie, exalter l’amour humain, écrivait en toute sincérité dans ses aphorismes : «Maintenant oubliez-moi, chers lecteurs, je retourne aux putes, aux bourrins et au scotch, pendant qu’il est encore le temps. Si j’y risque autant ma peau, il me paraît moins grave de causer sa propre mort que celle des autres, qu’on nous sert enrobée de baratin sur la liberté, la démocratie et l’humanité, et tout un tas de merdes».
Un jour, Bukowski écrivait à un homme de lettres, en réponse à celui-ci, qui lui reprochait de s’être isolé des événements de la vie et de ne pouvoir en juger fidèlement : «Je suis un solitaire de nature, ne m’en voulez pas, monsieur, la conversation n’est pas mon fort. Je suis un introverti. Et un introverti qui stresse. Les mots, je ne les maitrise que sur le papier. Vous allez être déçu, j’en suis certain, mais c’est dans mes gènes».
Dans sa dernière retraite, il approfondit avec originalité sa pensée philosophique, et un poème dédié à un errant  contient à ce sujet des résonances profondes de son essence: «Nous sommes une scène esquissée par le pinceau blanc terreux de l’époque. Nous fumons, endormis comme un plat de figues. Nous fumons, aussi morts que de brouillard. Nous fumons et les nuages ne nous remarquent pas. Un chat passe, il se secoue, Shakespeare tombe de son dos. Suif, suif chandelle de cire : nos colonnes vertébrales sont molles et notre conscience brûle sans y avoir de mal, la dernière mèche que la vie nous a donnée. Un vieil homme m’a demandé une cigarette et m’a raconté ses problèmes, et voici ce qu’il a dit : que cette époque a été criminelle et que la Pitié a ramassé les billes et que la Haine a ramassé le cash. Il aurait pu être ton père ou le mien, Il aurait pu être un détraqué ou un saint. Mais quoi qu’il fût, il était condamné et nous avons fumé au soleil et avons pris le temps de regarder autour de nous pour voir qui était le prochain».

Par Miloudi Belmir
Mardi 31 Octobre 2017

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