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Cette lumière translucide dans leurs yeux




Nour-Eddine Lakhmari fait partie des réalisateurs importants du champ cinématographique marocain. Depuis« Le regard » (2005) à «Zéro» (2012) en passant par le tumultueux « Casanegra » (2008), ses films retracent le périple de personnages en quête de rédemption et d’échappatoire. « Burn Out » (2017), son dernier long métrage, s’inscrit également dans ce registre. Toutefois, cette fois-ci, on voit des étoiles brillantes dans les yeux de certains personnages…
Calé dans le fond de la grande salle du Megarama hyper bondée pour la première de «Burn Out»,entouré de brillants journalistes et collaborateurs de Luxe radio (dont un de mes anciens étudiants), je suis sous le charme de l’hommage rendu par Nour-EddineLakhmari à tous les gens qui font du cinéma du Maroc. Le film commence.
Les premières images sont magnifiques. Les yeux émerveillés d’un enfant face à la vitrine d’une pharmacie où se trouve exhibée une prothèse de jambe. Il s’agit d’un petit cireur de chaussures (Ilyas El Jihani, la révélation du film) qui cherche le client sur le boulevard Zerktouni. Lorsqu’il rentre dans son quartier aux murs délabrés, il retrouve sa mère unijambiste et doit affronter avec elle au quotidien le regard stigmatisant que la société porte sur les personnes à besoins spécifiques. Les deux autres protagonistes du film sont également confrontés à des mal-être existentiels.
Jad (Anas El Baz) revend la florissante entreprise familiale, envisage de divorcer d’une épouse galeriste sans forcément avoir de perspectives d’avenir concrètes, hormis de battre des records de vitesse sur la Corniche avec sa voiture de luxe. Larguer les amarres aliénantes d’une vie est une chose, savoir où aller en est une autre. Le troisième personnage s’appelle Aïda (Sarah Perles), une jeune interne qui se prostitue à de riches clients. Ce ne sont pas tant des raisons financières qui motivent ses passes qu’une sombre envie d’être souillée par des corps infâmes suite à une déception sentimentale. En proie aussi à ses démons, elle se laisse brûler dans ces enfers existentiels que tout être humain est susceptible de se construire ici-bas. Ayoub, le cireur de chaussures est comme ces gens qui cherchent à vider l’océan avec un dé à coudre. La prothèse pour sa mère coûte 7000 dirhams alors que les clients ne lui laissent qu’une poignée de pièces, avec lesquelles il faut compter aussi pour se nourrir. Jad cherche à quitter les barreaux de sa cage dorée. Aïda se perd dans les plaisirs tristes de la chair, elle quitte son humanité et devient un simple objet de consommation mis à la disposition des hommes.
Tout tourne autour des ingérences aliénantes qui envahissent nos existences. Le mendiant de la corniche, aux allures parfois androgynes (n’est-ce pas le propre des anges), annonce le burn out, ce moment où l’âme explose avec violence, comme un feu d’artifice dans la nuit.
L’enfer, ce ne sont pas seulement les autres, ceux dont les passions tristes et la violence viennent prendre possession de nos corps et le faire agir malgré lui, mais aussi ces sentiments de mal-être avec lesquels il faut composer. La scène où Aïda est violée sans esquisser le moindre mouvement de défense par l’un de ses clients, un vieil homme politique menant une croisade anti-avortement, reflète cette la rage impuissante des dominés, notamment des femmes, ainsi que l’autodestruction dans laquelle se laissent tomber les gens qui n’ont pas la force de résister. Dans le film, le seul protagoniste féminin qui retrouvera le sourire est Inès (superbement interprétée par Morjana Alaoui). Traversant plusieurs coups durs, suite à la demande de divorce adressée par Jad mais aussi au refus d’un collectionneur d’art de lui prêter le tableau du peintre Abbès Saladi pour son exposition, elle ne se laisse pas démonter par l’adversité.
La plus belle scène du film selon nous est lorsqu’elle fait la fête avec son amie dans sa galerie, entourée par les tableaux, et qu’elle se laisse aller à l’euphorie, malgré les difficultés. Les deux filles ont bu du vin, fumé du shit et elles dansent avec les couleurs des peintres, des lumières translucides plein les yeux. Inès est l’inverse d’Aïda pour qui le sexe est une manière de se détruire. Lorsqu’elle accepte le marché du collectionneur, un homme souffrant d’atrophie musculaire et prêt à lui céder le tableau de Saladi si elle décide de passer une semaine en sa compagnie, Inès tombe progressivement sous le charme de cet homme vulnérable. La volupté qu’elle lui offre incarne ces sentiments presque définitivement perdus aujourd’hui, dans nos sociétés capitalistes marquées par l’appât du gain et la déshumanisation des rapports sociaux.
Le dernier soir, lorsqu’elle vient le rejoindre dans sa chambre, elle l’aimera juste pour la beauté du geste, sans rien attendre en retour hormis le sublime du moment qu’elle souhaite vivre avec lui. Le collectionneur ne saura pas se rendre digne de cet amour, de cette femme qui est venue lui présenter son âme en offrande juste le temps d’une soirée. Il est incapable de se réconcilier avec sa maladie et ne raisonne qu’en termes de virilité masculine perdue. Il ne sait pas qu’il existe autant de façons de s’aimer qu’il y a d’étoiles dans le ciel ; ces mêmes étoiles qui brillent désormais dans les yeux de certains personnages de Lakhmari et que l’on n’avait encore jamais vu dans aucun autre de ses films.
Lorsqu’Ayoub vient demander à Jad, assis en terrasse d’un café huppé, de lui cirer les chaussures, quelque chose passe dans leurs regards. Lorsqu’il croise de nouveau ce dernier devant un musicien de rue qui joue des percussions et qu’il contemple ce nabab mélancolique en train de danser sous les yeux ahuris de la foule, on perçoit l’enchantement dans les yeux de l’enfant. S’il y a une mélancolie et une détresse qui consument nos vies, il existe aussi des échappatoires. Lorsque Jad fait monter Ayoub dans sa voiture et l’emmène rouler sur la Corniche, leurs existences respectives prennent soudainement le goût des bonbons à la fraise hyper sucrés, même s’ils savent tous les deux que tout cela est éphémère, que rien ne dure dans la vie et que la proximité des classes sociales, entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, n’est pas forcément une promiscuité. Peu importe. Dans «Burn Out», Nour-Eddine Lakhmari bénit ses personnages non seulement pour avoir cherché la rédemption mais pour l’avoir trouvé. Bravo, l’artiste ! Et merci…

 *  Enseignant chercheur  EGE Rabat, Université  Polytechnique Mohammed VI

Par Jean Zaganiaris *
Mardi 17 Octobre 2017

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