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Célébration, aujourd'hui, de la Journée internationale de la Francophonie : Les émules de Voltaire face à la mondialisation




Célébration, aujourd'hui, de la Journée internationale de la Francophonie : Les émules de Voltaire face à la mondialisation
«Merci monsieur, on va vous contacter prochainement, mais un conseil, tâchez de travailler votre français », lance avec un large sourire le responsable des RH de ce centre d'appel situé en périphérie de Casablanca. Zakaria, 26 ans,  se sent vexé. Il sait maintenant que ses chances d'obtenir ce job ont été anéanties à jamais. Il s'en veut à lui-même, à ce quadragénaire, à ces professeurs de français, au système éducatif marocain et même à la langue française. « Je n'en peux plus. Vraiment, j'ai la rage au ventre. Je sais que je dois améliorer mon français, mais c'est dur à supporter que vous soyez obligé, chez vous, dans votre propre pays, d'utiliser une langue qui n'est pas la vôtre », déplore Zakaria. Pourtant, au Maroc, le français n'est plus qu'une deuxième langue étrangère. Mais, cette langue est présente partout au sein du monde des affaires, dans les médias, dans la culture et dans certaines sphères de l'administration publique. La maîtrise de la langue de Voltaire est devenue une exigence voire une obligation. Même si une autre est en train de la suppléer s'agissant de certaines carrières. De fait, la langue anglaise et les diplômes américains sont mieux cotés chez ceux qui réclament des salaires autrement plus motivants que ceux versés par les incontournables call-centers et autres services.
Zakaria n'est pas le seul à se lamenter sur son sort, beaucoup d'élèves et d'étudiants marocains partagent le même fardeau.  La plupart d'entre eux manient très mal la langue française. Ils sont loin de s'exprimer aisément. Et encore moins, à le faire par écrit. Ils trouvent d'énormes difficultés à lire ou écrire en français. Mohamed, 45 ans, professeur, en sait quelque chose : « La situation est lamentable et chaque année, elle empire. Ce sont des centaines d'élèves et d'étudiants qui sont incapables de formuler oralement ou de rédiger une seule phrase correcte, c'est vraiment désolant. A qui la faute ? Je n’en sais rien». 
A l'école publique marocaine, l'apprentissage du français commence à la troisième année du primaire. A ce niveau, les élèves ont droit à 1024 heures par an, soit huit heures par semaine, durant lesquelles ils apprennent à prononcer les premières lettres d'une nouvelle langue et en acquièrent les notions de base. A partir du collège, la tendance est à la régression. Les heures des cours de français sont réduites. Elles ne dépassent pas 576 heures, soit 198 heures par an. Au lycée, les heures de ces cours baissent davantage. Les élèves de la branche littéraire  n'ont droit qu'à 480 heures contre 320 heures pour ceux des branches scientifiques. A l'université, une nouvelle matière intitulée “Langue et communication” a été ajoutée au programme pour permettre aux étudiants de pratiquer la langue de Molière. Il s'agit de deux heures de français par semaine. « Comment voulez-vous apprendre à ces jeunes le français avec un tel volume horaire», regrette Mohamed. Avant d'ajouter : « Et même si certains enseignants leur donnent  des cours supplémentaires, comment voulez-vous que ces jeunes perfectionnent leur niveau s'ils n'arrivent pas à  pratiquer cette langue suffisamment?».
En effet, une langue, c'est d'abord de la pratique. Chez Zakaria,  personne ne parle français. Ses parents sont analphabètes et ses deux frères ont quitté l'école très tôt. A la maison, on regarde les chaînes arabophones et on écoute les stations radio arabes. Quant aux journaux écrits en français,  jamais aucun quotidien n'a franchi le pas de la porte. Zakaria n'a jamais lu un livre en français. Il s'est toujours contenté de ce qu'il apprenait à l'école. Il n’a jamais eu l'occasion de s'exprimer en français. Et d'ailleurs, il ne s'est jamais senti obligé de communiquer dans cette langue. Pour lui, comme pour beaucoup de personnes de sa génération, « le français est un don, on naît avec ou pas ». C'est le privilège de certaines catégories sociales. « Dans les quartiers populaires, il n'y a que les snobs qui parlent français. Si vous vous exprimez dans cette langue, les gens n'hésitent pas à vous toiser du regard. C'est pourquoi on préfère garder ce que on a appris à l'école pour nous-mêmes». « La seule fois où je me souviens avoir pratiqué cette langue en dehors de l'école, c'était à la plage, pendant l'été. D'ailleurs, on s'est beaucoup moqué de mon accent et de mon élocution », se rappelle Zakaria en riant.
Sur lui et sur beaucoup d'autres jeunes de sa génération, la langue française exerce une forme d'intimidation et une violence symbolique qu'ils continuent d'endurer. Des formes de pression qui sont à peine observables et identifiables. Elles ne sont transmises ni par le langage ni par des gestes physiques, mais sont perceptibles dans des aspects absolument insignifiants de la vie quotidienne et apparemment "innocents". « Quand je suis les informations à la télé en français, je ne me sens pas bien. Il y a quelque chose qui ne va pas. Je ressens la même chose  quand je me trouve avec un livre écrit en français ou sur un site Internet. Le pire, c'est quand je me trouve entouré de gens qui s'expriment en français et que je me sens incapable de  formuler une seule phrase. C'est vraiment horrible ».
 Zakaria n'est pas le seul à avoir ce sentiment, bon nombre de Marocains font état de ce pouvoir symbolique qui peut s'exercer sans avoir besoin de s'exprimer : « Pouvoir de suggestion qui annonce à l'autre ce qu'il est et l'amène à devenir durablement ce qu'il devait être ». « J'ai toujours ce sentiment qu'il y a ceux qui maîtrisent le français et les autres. Pour les premiers, on déroule le tapis rouge et pour les autres, il n'y a que le néant », confie Zakaria. Pourtant, il ne compte pas rester les bras croisés à se lamenter sur son sort. Il a décidé de faire des cours de français. Une manière de prendre plus d'assurance.

Hassan Bentaleb
Samedi 20 Mars 2010

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