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Ce corps de Latifa Ahrar qui dérange les esprits hermétiques : Les dangers d'une instrumentalisation annoncée




Ce corps de Latifa Ahrar qui dérange les esprits hermétiques : Les dangers d'une instrumentalisation annoncée
Passionnée d'art et de culture, elle est sur les planches et au cinéma. Elle joue, chante, danse, réalise, met en scène. Latifa Ahrar explose sur scène, sur les petits et grands écrans : actrice à part, talentueuse et généreuse, passionnément culturelle, sans frontières, sans tartufferie, sans retenue.
Contre toute attente, c'est justement de tartufferie que Latifa Ahrar est aujourd'hui " victime ", même si elle est prompte à s'interdire le statut de victime. Des voix s'élèvent, faussement indignées, faussement choquées à cause de l'une des scènes de la toute dernière pièce de théâtre mise en scène par la comédienne et où elle tient également le premier rôle. " Capharnaüm ", c'est le titre de la création théâtrale au cœur d'une polémique dangereusement alimentée par le journal islamiste " Attajdid ", est une adaptation d'un recueil de poèmes signés Yassine Adnane, poète de la nouvelle génération, animateur de l'émission culturelle " Macharif " et fervent avocat des frontières culturelles qui tombent, comme celles, forcément artificielles, entre le théâtre et la poésie.
De sa rencontre avec Latifa Ahrar est né " Capharnaüm ", l'histoire d'une femme qui revit des moments de solitude dans son corps. " Un corps couvert, enveloppé dans les souvenirs d'enfance, un corps marqué par les traces de l'adolescence, un corps en quête de liberté… ", explique celle qui porte une pièce de théâtre plus que jamais expression corporelle.
Le propos est clair. " Capharnaüm " - en arabe, " Kafr El Noam auto-Sirrat "- est une réaction à toutes les chaînes, les voiles, les foulards, les burquas qui entravent la pleine citoyenneté de la femme. Ici, le jeu de l'acteur-actrice est forcément militant. Parce que l'art est aussi et surtout un engagement dans la diffusion des valeurs de la dignité et de l'égalité. Sur scène, Latifa Ahrar apparaît d'abord drapée dans une étoffe grossière, de celle qui efface, gomme et annihile toute forme de féminité. " Quand elle se débarrasse de quelques-uns de ses vêtements, c'est une manière de se débarrasser de toutes ces entraves, de tout ce qui empêche la femme, la Marocaine d'accéder au statut de citoyenne. Ceux et celles qui ont préféré occulter la symbolique du voile qui tombe et du corps qui se libère en ne préférant que retenir l'image d'une Latifa Ahrar qui soi-disant se dénude font preuve d'une pudibonderie déplacée et qui n'a absolument pas lieu d'être ", fait valoir un homme de théâtre qui, lui, a vu cette pièce qui dérange les conservateurs et autres esprits hermétiques à l'art mais aussi à l'expression de la libération des Marocaines.

Le silence du mouvement féminin


C'est à Marrakech, où la pièce a été jouée le 6 octobre dernier par la troupe " Théâtre des Amis " que le " scandale " aurait éclaté, largement amplifié par les plumes conservatrices du quotidien " Attajdid ". Depuis, des forums pour ou contre cet art corporel et la performance artistique de la comédienne ont mis en ligne la polémique. Des cris d'orfraie au soutien clair et affirmé à Latifa Ahrar et à sa manière, engagée, de faire avancer l'art se croisent sur le web. Le spectre du " halal " est  vite brandi pour museler les esprits libres et culturels. L'instrumentalisation religieuse s'est   malencontreusement invitée à une entreprise purement et exclusivement artistique alors que le silence du mouvement féminin se fait de plus en plus assourdissant.
" Latifa Ahrar va jusqu'au bout d'elle-même, sans jamais hésiter à se mettre en péril. Elle croit en ce qu'elle fait et l'art est toute sa vie", témoigne l'un de ses anciens condisciples à l'Institut supérieur d'art dramatique et de l'animation culturelle, ISADAC dont la jeune comédienne est diplômée.
" Capharnaüm " sera joué le jeudi 28 octobre au théâtre national Mohammed V. Deux questions se posent déjà. Latifa Ahrar cèdera-t-elle à la pression conservatrice minoritaire en s'auto-censurant ? Le public viendra-t-il nombreux pour soutenir l'art et la culture engagés en faveur de la liberté des Marocaines ? Les réponses à ces interrogations seront plus que jamais fonction de la mobilisation des modernistes et ceux et celles qui ont à cœur de se dresser contre toutes les formes de recul. " Accepter aujourd'hui qu'une pièce de théâtre soit censurée à cause d'un corps à moitié nu, c'est accepter demain que les femmes n'aient plus le droit de  porter le maillot pour se baigner. On n'a pas le droit de se taire et encore moins de démissionner face à des mentalités rétives " met en garde une activiste des droits des femmes.
Et en attendant que la pièce soit rejouée sur les planches, la comédienne Latifa Ahrar refuse de répondre à " ce genre d'attaques gratuites " et préfère se concentrer sur la préparation d'un manifeste sur l'art. Histoire, dit-elle, de " mettre les choses au point ".

Narjis Rerhaye
Mardi 19 Octobre 2010

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