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Casablanca Finance City est-elle un hub financier ?




D’après le GFCI (Global Financial Centres Index), indice mondial classant les places financières suivant leur compétitivité, Casablanca finance City (CFC), la place financière marocaine, devance pour la première fois celle de Johannesburg en Afrique du Sud pour se classer 33ème, et devient désormais la première place financière en Afrique. Si la percée de la place marocaine est à saluer, nombreux sont qui n’hésitent pas à la qualifier de hub financier et de place financière émergente. Mais, l’est-elle réellement ?
Certes, la CFC présente plusieurs atouts : stabilité politique, sociale et macroéconomique ; qualité des infrastructures en amélioration ; connectivité accrue grâce à la RAM, package d’incitations fiscales et de change, facilités administratives, sans parler des réformes de libéralisation depuis les année 90 et des accords de libre-échange conclus avec plus de 50 pays. Mais sans faire le rabat-joie, en dépit de ces atouts, la CFC traîne dans ses chaussures un gros caillou, celui de la Bourse des valeurs de Casablanca (BVC). En effet, il est difficile de prétendre devenir un hub financier sans une Bourse performante.
La grande lacune souvent citée comme étant le symptôme de l’atonie de la Bourse marocaine est le manque de liquidité du marché, qui constitue le talon d’Achille du marché financier marocain. La cause est à rechercher dans une conjonction de facteurs : d’une part, la raréfaction de l’offre de papier (peu d’introductions en Bourse, multiplication des retraits d’entreprises ces derniers temps) conduisant à la faiblesse du flottant,  c’est-à-dire le montant des titres disponibles à l’achat comme à la vente à n’importe quel moment (la BVC a le flottant le plus faible comparativement à ses concurrentes africaines, soit moins de 15 % de la capitalisation contre 45 % en Egypte, plus de 50% en Afrique du Sud et 35% au Nigéria). Et d’autre part, la concentration des transactions chez les investisseurs institutionnels qui « monopolisent » les titres (plus de 50%). Plus inquiétant encore est la tendance baissière de la liquidité, puisque le volume quotidien a été divisé par trois sur la période 2008-2012. Cette faiblesse de la liquidité empêche une véritable valorisation au prix du marché en raison de la rareté du « papier » à échanger, ce qui explique pourquoi les valorisations à Casablanca sont parmi les plus chères au monde, ce qui réduit la marge de rentabilité, et in fine fait baisser son attractivité auprès des investisseurs aussi bien locaux qu’étrangers.
S’il est indéniable que cette lacune impacte négativement le bon fonctionnement de la BVC, il n’empêche que le plus gros problème, à mon sens, souvent occulté des analyses, est le manque de confiance. Celui-ci a d’abord, une composante culturelle, notamment la perception religieuse dissuadant les épargnants marocains d’investir en Bourse, mais aussi parce qu’ils préfèrent placer historiquement leurs fonds dans la pierre car plus sûr ou juste par manque d’éducation financière les poussant à croire que la Bourse est réservée à une certaine élite. De même, les entrepreneurs marocains par peur de perdre le pouvoir de décision et de contrôle sur leurs entreprises, mais aussi pour ne pas se soumettre aux contraintes de la transparence, préfèrent solliciter les banques au lieu de faire appel à la Bourse. Mais au-delà de ces facteurs, les règles du jeu n’inspirent pas non plus confiance. A ce titre, soulignons que la protection de l’investisseur minoritaire au Maroc laisse à désirer qu’il s’agisse de la transparence des transactions ou de l’étendue de la responsabilité des administrateurs qui reste encore floue et limitée. La procédure de poursuite reste encore longue et couteuse pour les actionnaires minoritaires. D’ailleurs, la série de problèmes de gouvernance en termes de droit et conduite des affaires qu'a connue le Maroc en 2015 comme la non exécution de l'arbitrage opposant Fives à Ynna, la Samir n'honorant pas ses engagements, la CGI retirée inopinément de la cote, ne sont pas pour rassurer les épargnants et les investisseurs potentiels.
Aujourd’hui, l’on note un certain climat de méfiance des épargnants et de défiance des entreprises vis-à-vis des lois en vigueur. Une méfiance encore exacerbée par le manque de transparence et la faiblesse de régulation.
Selon le rapport de la cour des comptes en 2010, 70% des enquêtes diligentées par les équipes du CDVM (gendarme de la Bourse), sont classées sans suite par la seule autorité discrétionnaire du directeur général sans aucun avis contradictoire. Cela traduit la défaillance de la régulation car le gendarme CDVM même s’il dispose de certains des outils, manque d’indépendance institutionnelle effective. Il est souvent en retard lorsqu’il s’agit d’identifier les risques ou de sanctionner les infractions. Les demandes de suspension des titres sont souvent tardives, et les sanctions sont symboliques de 10 000 ou 20 000 DH pour des capitalisations de plusieurs milliards de DH. Le devoir d’alerte surtout des petits épargnants n’est pas souvent respecté. Et puis cerise sur le gâteau, il existe un conflit d’intérêts du board composé aussi bien de régulateurs comme Bank Al-Maghrib, ou d’entreprises privées ou publiques comme Attijariwafa bank, BMCE Bank et BCP qui ont accès non seulement aux situations financières des entreprises voulant s’installer mais aussi à leurs business plans et leurs projets.
Dès lors, pour que la place casablancaise puisse prétendre au statut de hub financier émergent, elle doit régler la problématique de l’atonie de sa Bourse. Cela passe par des réformes permettant notamment la consolidation de la stabilité du secteur financier (indépendance des autorités de supervision, dispositif de surveillance prudentiel, transparence financière, etc.), l’approfondissement du marché des capitaux dans le financement de l’économie en diversifiant l’offre produits (titrisation, prêts de titres, marché à terme, obligations sécurisées, etc.), la mise en place d’infrastructures dédiées (chambre de compensation, compartiment dédié aux PME, ETF, etc.), le développement de la finance participative (banques participatives, sukuks, takaful, etc.) et le renforcement de l’inclusion financière. Mais le plus important est l’accélération de la consolidation de la sécurisation juridique, l’assouplissement du cadre juridique encore rigide et l’amélioration des mécanismes de gouvernance pour réhabiliter la confiance dans l’écosystème financier marocain qui aspire à devenir un hub pour les échanges financiers. Or, on ne le dira jamais assez : la confiance est le lubrifiant des échanges.

 * Maitre de conférences en économie à
l’université Sultan Moulay Slimane

Par Hicham El Moussaoui *
Vendredi 22 Avril 2016

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