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Casablanca : Entre fêlure et démesure, quelques rares lueurs...




Casablanca : Entre fêlure et démesure, quelques rares lueurs...
«L’homme qui n’a rien dans un Etat ne tient par aucun lien à la société. »
Le baron d’Holbach
Système social

Les inquiétantes dérives de l’urbanisation massive sont de plus en plus patentes : un espace urbain fragmenté ; une identité « citadine » morcelée. Avec la globalisation, ce phénomène devient planétaire. Sauf de rares exceptions, on ne s’identifie plus forcément à la ville comme entité urbaine, ou polis, unie et agglomérée,  mais au quartier, à la résidence, au groupe social ou confessionnel. Ainsi se perd le monde commun, ce fil d’Ariane qui permet à une collectivité de se relier quand tout en elle – autour d’elle -  se délie. Il est possible cependant de retrouver le fil perdu en ouvrant, par exemple, les yeux pour contempler un certain legs architectural...

La fracture urbaine 
et ses signes


Un «urbicide» sournois couve subrepticement derrière l’optimisme béat et avenant que l’urbanisme technicien exhibe et diffuse. Il ne signifie pas - ou pas seulement – la mise à mort lente mais certaine de l’urbain comme unité morphologique structurante de la ville, mais aussi la perte symbolique, souvent inconsciente, de l’espace public comme bien commun instituant et cimentant l’ethos d’une collectivité. « Gentrification », « périurbanisation », rurbanisation : autant de phénomènes qui fissurent les lieux de l’habiter et désarticulent les repères de l’exister. Ils opèrent  selon un double et redoutable mécanisme : détruire, à la fois, le corps de la ville (fracture urbaine) et ce qui donne corps à la ville, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs qui codifient et consolident le vivre-ensemble (monde commun).
La notion de « fracture urbaine » est thématisée ici comme une facette de la « fracture sociale » qui fut promise au succès médiatique que l’on sait. Démagogique certes, populiste sans doute, quand il est associé aux scories et aux charivaris du discours politique, le postulat d’une fracture sociale (dont la fragmentation urbaine est un des symptômes les plus visibles) demeure toutefois doué d’une fructueuse pertinence heuristique quand il est appliqué, comme instrument d’analyse, à la crise que connaît actuellement l’urbain. Pour faire bref et délimiter, de surcroît, le champ de la réflexion, disons que cette crise se ramène en gros, dans le cadre de la politique de la ville, à la question suivante : faut-il accorder, à tout prix, un logement viable à tous en tenant compte des moyens et des besoins de chacun, ce qui implique fatalement séparation et cloisonnement ? Ou faut-il, inversement, privilégier le projet démocratique - techniquement plus exigeant, mais éthiquement plus équitable et souhaitable – qui garantit certes à chacun un logement, mais dans un cadre de vie ouvert et convivial parce que fondé sur la cohabitation et le décloisonnement, comme valeurs pérennes d’une société ouverte et plurale ? Dit autrement : doit-on œuvrer pour la séparation ou la cohabitation, la ghettoïsation ou la mixité ?  

La clôture encore 
et toujours


Ce sont les pertinentes observations opérées par la sociologie urbaine ces dernières années, essentiellement en Europe et en Amérique du Nord, qui ont permis à cette question d’interpeller les chercheurs préoccupés  par les problématiques aiguës de l’urbain. Que nous communiquent ces observations de vraiment nouveau et instructif sur l’état actuel de l’urbain ? Simplement ceci : la multiplication à un rythme effréné des communautés fermées (gated comunities). Ces quelques lignes n’ont pas pour finalité de présenter une vue d’ensemble sur cette épineuse question. Une telle entreprise exigerait, à elle seule bien évidemment, une étude détaillée et approfondie. Je me contente, le cas échéant, de renvoyer le lecteur soucieux de ce « nouveau » fait de société aux travaux de Jacques Donzelot, Marie-Christine Jaillet et François Ascher, qui ont su apporter sur ce phénomène les meilleurs éclaircissements, souvent dans le cadre d’une approche comparée qui prend en compte, par exemple, le cas américain. 
Ce qui me préoccupe pour le moment, en revanche, c’est de « contextualiser » la problématique des « communautés fermées » en s’interrogeant sur les conditions de  possibilité d’un tel phénomène d’une manière générale dans le champ des pratiques sociétales au Maroc et, plus spécifiquement, dans une mégalopole comme Casablanca. C’est un questionnement qui a pour visée de saisir les a priori – conscients ou inconscients – qui poussent des individus ou des groupes sociaux à privilégier un type de logement « affinitaire » où les voisins sont rigoureusement choisis en fonction du niveau social, de l’appartenance à une ethnie, une confession ou une corporation, voire une idéologie. J’essayerai de démontrer  en quoi et jusqu’à quelle mesure un tel choix – quand bien même il nous serait idéalement aisé de le justifier au nom de la liberté – saperait durement, dans l’épaisseur nue des faits, le principe axial qui fonde toute société démocratique. Ce principe incite la communauté des citoyens à vivre ensemble, à persister à être ensemble vaille que vaille et abstraction faite de toute appartenance qui risquerait d’introduire les inégalités ou les réflexes de rejet que toute « société ouverte » (Karl Popper) s’efforce par ailleurs de combattre ou, du moins, de corriger.  Une société organisée, de surcroît civilisée et profondément imprégnée par les idéaux humanistes, ne peut tolérer que des groupes s’approprient des lieux, les transforment ensuite en territoires réservés, pour enfin s’y murer  comme s’ils étaient coupés du reste de la collectivité, scindant ainsi l’espace public. Cette société ne peut tolérer de telles pratiques sans se renier elle-même, sans rendre obsolètes les fondements mêmes de sa propre existence. Mais, me rétorquerait-on, il arrive que l’Etat – bras séculier de toute société organisée – crée, parfois, par le biais du logement social par exemple, des territoires clôturés où il relègue dans de lointaines banlieues des populations classées comme pauvres. Le grief est pertinent au moins parce qu’il contribue méthodologiquement à cadrer  le débat. 

Les mécanismes 
de l'enfermement


Mise de côté la question de savoir si l’Etat use ou non, dans sa gestion de la problématique urbaine, d’outils de gouvernance authentiquement démocratiques, on doit admettre, en effet, qu’il existe un double mécanisme d’enfermement urbain. Le premier, involontaire, se déclenche quand l’Etat est sommé - à son corps défendant, si j’ose dire – d’adopter des stratégies bâclées pour traiter, dans l’urgence, des situations urbaines apparemment inextricables,  comme celles des bidonvilles ou du logement insalubre. On choisit alors (et a-t-on vraiment d’autres alternatives ? ce que nous verrons plus loin) les périphéries, compte tenu de leur valeur cadastrale relativement accessible, pour lancer des projets de logements sociaux. Le deuxième, plutôt volontaire, se retrouve, cette fois-ci, chez une partie des citoyens eux-mêmes (petite et grande bourgeoisie) qui, pour des raisons d’affinités de toutes sortes  (psychose sécuritaire, snobisme, quête de la distinction sociale, attachement pathogène à une corporation ou à une « secte »…) décident de vivre dans des résidences réservées. Je ne cache pas que c’est ce dernier mécanisme  qui m’inquiète le plus parce qu’il heurte ma sensibilité et l’idée que je me fais de la société comme collectivité soudée par des principes axés sur l'ouverture et la cohabitation. Aussi vais-je maintenant focaliser mon analyse, dans un premier temps, sur ce deuxième mécanisme (volontaire) puisqu’il concentre tous les maux que sécrète la fracture urbaine (essentiellement la perte du monde commun) ;  sans oublier d’esquisser, ensuite,  le mode d’approche qui pourrait - dans le cadre de la politique de la ville - « corriger », plus efficacement,  les anomalies du premier (involontaire).
Ne bénéficiant pas de données quantifiées et fiables sur le phénomène des communautés fermées à Casablanca, je me contenterai d’évoquer, à travers des exemples ciblés, des faits similaires. Comme précisé supra, cette évocation a pour visée de traquer les conditions de possibilité de la fracture urbaine, ce qui permettra, du même coup, de saisir éventuellement les a priori (l’ensemble des prédispositions mentales et comportementales) qui prédestinent une collectivité humaine au pire: la perte du monde commun (dislocation de l’espace public, «désafiliation», repli corporatif ou communautaire, rejet des plus faibles et démunis, etc. 

 

Casablanca : Entre fêlure et démesure, quelques rares lueurs...
La fêlure 
et ses symptômes


L’absence d’un idéal commun qui souderait l’ethos collectif a de redoutables effets psychiques et symboliques sur l’individu ou le groupe social, en ce sens que l’image de soi serait indéfiniment clivée, ce qui favoriserait des tendances schizoïdes. Les symptômes de cette fêlure symbolique sont, à dire vrai, inquiétants. J’en ai pour preuve cette manie, clairement dépressive, qu’une "secte" qui se distingue par le mélange des genres (notamment la confusion entre maraboutisme et populisme) a pu exprimer au début des années quatre-vingt dix au Maroc. Les adeptes de cette "secte" s’étaient alors  accordé le droit d’occuper massivement, mais illégalement, des plages publiques, y installant des barrières et des vigiles pour garantir à leurs « frères et sœurs » une baignade et un bronzage certifiés "halal". Si le terrorisme international et, plus particulièrement les événements tragiques du 16 mai 2003, n’avaient  pas sonné l’alarme, jamais la puissance publique ni les citoyens n’auraient peut-être pris conscience des dérives lourdes de danger que de telles pratiques peuvent provoquer. Se fondant sur ce fâcheux précédent, chaque groupement politique, confessionnel ou régionaliste s’arrogerait, dès lors, le droit de squatter l’espace public, de l’arraisonner selon ses propres convictions, pour enfin le privatiser ; c’est-à-dire priver la communauté des citoyens d’en faire usage. On aurait alors autant d’espaces fermés ou réservés (ghettos) que de groupes de différentes appartenances ou idéologies. C’était là le premier exemple d’enfermement volontaire qui confirmerait peut-être l’existence, chez quelques-uns, d’un esprit de ghettoïsation.
Le deuxième exemple tentera de mettre en évidence cette même tendance mais à travers une autre figure de la fracture urbaine : la rurbanisation. Le concept de « rurbanisation », forgé par les sociologues de l’urbanisme, évoque les transformations que de nouveaux arrivants (essentiellement des bourgeois qui quittent la ville) font subir à la campagne où ils viennent s’installer : ils y imposent de nouveaux modes de vie et de consommation et, surtout, leurs propres fantaisies architecturales. Il y a fracture urbaine et, de surcroît, une tendance vers la communauté fermée quand la campagne est arraisonnée (soumise au seul mode de raisonnement des nouveaux occupants du territoire – il ne s’agit plus de terroir !), voire défigurée et les anciens habitants, les paysans, sommés ou bien de quitter leur contrée natale et existentielle, ou bien d’accepter d’être de serviles vassaux au service des nouveaux arrivants. La valeur cadastrale, devenue pratiquement inaccessible pour le commun des mortels d’un site comme Bouskoura, est une illustration irréfutable de cet autre aspect  de la fracture urbaine. Sur ce site, les bâtisses paysannes, jadis humbles et harmonieusement intégrées au paysage, cèdent la place à des villas-palais où le kitsch côtoie la mégalomanie dans une hilarante cacophonie de styles (le californien pastiché marié parfois à un mauresque de pacotille). L’esprit du lieu (Christian Norberg-Schulz, cf. son fructueux Genius Loci : paysage, ambiance, architecture, Mardaga, Liège 1981) et l’œuvre humaine qui savait le ménager (le mode de vie paysan) n’ont plus cours. C’est l’aménagement brutal (parfois dévastateur pour le milieu) qui prend leur place : piscines, haras, terrains de tennis, circuit de golf, voitures tout terrain… Et comme ce style de vie n’est matériellement accessible que pour une minorité, force est de parier qu’il s’agit là encore d’une tendance vers la communauté fermée.   
La «gentrification» des médinas opère, elle aussi, dans le même esprit. Comme l’a bien montré Eric S. Ross, la «gentrification» est le « processus par lequel d’anciens bâtiments (…) qui ‘dormaient’ sur le marché immobilier pour cause de désuétude ou panne économique, se trouvent réhabilités suite à leur ‘découverte’ par de nouveaux acteurs économique.» (cf. «La ‘gentrification’ d’Essaouira : une réhabilitation de la médina par le marché immobilier?» dans Architecture du Maroc, N°17, 2004). Mais quel visage offre la « gentrification» d’une médina comme celle de Marrakech? Et comment recycle-t-elle, avec des stratégies subtilement distillées, l’image du ghetto doré en oblitérant toute référence à cette authentique et séculaire mixité qui a toujours distingué l’espace médinal ? Il y a quelque chose de rétro-colonial dans la « gentrification » actuelle de la médina. Les maisons d’hôtes parasitent le corps médinal comme autant de « Club–Med » réservés, comme toujours, à une clientèle-type. Dans ces lieux fermés, la mixité est tout juste tolérée puisque l’autochtone est exclusivement intégré  comme argument de marketing touristique : il est, à l’intérieur, agent de service dont on loue la « gentillesse » et la docilité (surveillance, cuisine, animation…) ; et, à l’extérieur,  simple fragment de décor exotique (« une antiquité vivante », dirait Eugène Delacroix) dont la présence doit demeurer passive, immobile, sage comme une image de carte postale pour conforter l’hôte bienvenu dans ses  stéréotypes orientalisants surannés. Or, la médina savait, par un fin dosage, harmoniser la cohabitation entre différents groupes sociaux ou confessionnels. Notables, commerçants, clercs, artisans, plèbe partageaient un même espace et arrivaient, par le flux de l’échange matériel (commerce, négoce, administration) ou immatériel (le sacré, les fêtes, le captage symbolique des heurs et des malheurs de la vie) par faire communauté. Bien sûr, il arrivait que la violence des puissants frappait, parfois, indistinctement et sans raison apparente si ce n’est celle de rappeler aux faibles les limites à ne pas transgresser. Cependant, l’espace médinal savait conserver chez ses usagers l’attachement à un monde commun intouchable en inventant, par exemple, chaque fois qu’il y a conflit, l’intercession ou l’arbitrage par les saints.
Reste à dire un mot à propos de la politique de logement social et les risques de « ghétoïsation » auxquels elle s’est toujours confrontée. Sans prêcher un romantisme nostalgique, il me semble que l’exemple médinal offre des perspectives assez intéressantes pour inspirer les politiques de la ville. L’autorité publique pourrait, par exemple, imposer des quotas de logements sociaux dans les communes aisées. Ainsi pourrait-on « casser les ghettos », comme s’employait à le faire en France Jean-Louis Borloo quand il était ministre de la Ville.  Cette politique exige, à coup sûr, un engagement ou, du moins, une sensibilité de gauche. Hélas ! le clivage gauche/droite n’est plus opérant dans un pays comme le Maroc où la mystique du consensus s’est emparée des partis. Depuis l’avènement de l’ère des alternances et le formatage néolibéral des esprits que l’économie globalisée a imposé, on ne produit plus de projet de société capable de fédérer l’ensemble de la nation sur des valeurs communes et généreuses comme celles de la solidarité et du partage. Sans ces valeurs, la ville ne pourra jamais « faire société » (Olivier Mongin), ni l’Etat « faire nation » (Pierre Rosanvallon : La nouvelle question sociale).

La ville moderne 
et sa raison d'être : 
agglomérer, fédérer, 
harmoniser


Georg Simmel voyait dans la ville européenne du XIXème siècle – celle-là même qui servira, pour les urbanistes de la Résidence, de modèle idéal-typique pour la construction de Casablanca – une polis dont la vocation principale est d’agglomérer, en les harmonisant, des groupes humains disparates venus d’horizons différents. Elle permet, grâce au processus d’intégration individuelle ou collective qu’elle invente ou consolide (travail, logement, administration, services publics de santé et de transport, commerces, loisirs…) d’instituer le socle civique et affectif sans lequel jamais ses habitants ne pourraient éprouver, parfois dans les détails les plus anodins de leur vie quotidienne, le sentiment d’appartenance à une même entité collective par le fait même qu’ils partagent un même espace commun. (Cf. Simmel, Georg, Les grandes villes et la vie de l'esprit, Payot, Paris 2013). Aujourd’hui, une fragmentation sociale conjuguée à une mondialisation menée à la hussarde ont désarticulé Casablanca dans ce qu’elle a de plus unifiant : son espace habité et le sentiment de communauté de destin qu’il véhicule. L’idée que le territoire urbain est un bien commun (Hanna Arendt, Thierry Pacquot) appartenant à tous collectivement  et à personne séparément s’effrite ouvrant la voie aux pronostics les plus inquiétants. Ainsi les replis identitaires les plus étriqués ont-ils fini par faire irruption pour radicaliser les effets pervers de la fracture urbaine.
Pourtant, les concepteurs de Casablanca (Prost, Dessigny, Marrast...) ont dès l'origine pensé à des lieux et des bâtiments fédérateurs auxquels pourraient s'identifier les Casablancais de naissance ou d'adoption. Faisons un arrêt sur deux places centrales dans l'aménagement territorial de Casablanca: Place des Nations Unies et Place Mohamed V. Sur des photos prises vers la fin du XIXème siècle, l’actuelle Place des Nations Unies n’était qu’un vaste terrain vague semé de cailloux et d’herbes folles. Les quelques traces humaines visibles se réduisaient aux silhouettes presque spectrales de caravaniers venus de loin avec leurs dromadaires et leurs mules chargés de marchandises. Le tout saisi à l’ombre rassurante des murailles usées de la médina. Cet aspect humble et pittoresque est un indice de ce que l’inscription dans le flux moderne signifie et révèle. Rien que l’histoire de la toponymie de ce lieu emblématique de Casablanca résume ce que le basculement dans les temps modernes signifie. 
Nommée Place de l’Horloge au début du siècle dernier, elle est Place de France avec le Protectorat, pour devenir aux premières heures de l’indépendance Place des Nations Unies. 
Cette agora emblématique fut très tôt perçue comme un point de jonction entre la ville ancienne (médina) et la ville moderne naissante. Deux bâtiments marquants symbolisent la coexistence des deux modes de construire et d’habiter : la Tour de l’Horloge, côté médinal; l’immeuble BMCI, côté ville européenne. Ce face-à-face n’aurait pas été possible si le lieu n’avait constitué, pour les aménageurs du Protectorat, une valeur axiale dans le tracement et l’aménagement de la grande métropole qu’on connaît de nos jours. 
Prost a conçu dès le départ cette place comme le Centre, l’axis mundi, le point de transit central entre les quatre zones cardinales de toute la structure urbaine casablancaise et la relie, dès 1915, aux deux «organes nourriciers» que sont le port et la gare. C’est dire à quel point la Place des Nations Unies rayonne sur la totalité urbaine tant au niveau de sa valeur spatiale que de sa structure architecturale. 
Commençons par sa valeur spatiale. A partir de la place des Nations Unies, nous pouvons atteindre le sanctuaire de Sidi Belyout, le port, la gare de Casa Port et la Marina. Il suffit de suivre l’ancien boulevard du 4ème Zouaves, devenu un certain moment boulevard El-Hansali puis, de nos jours, boulevard Houphouët-Boigny. On peut rejoindre le nord de Casablanca en empruntant deux itinéraires : l’avenue des Forces Armées Royales et le boulevard Mohammed V. A partir de la Place des Nations Unies, l’ouverture vers le sud de Casablanca est assurée par l’avenue Hassan II, l’avenue Moulay el Hassan 1er ou le boulevard d’Anfa. On le voit bien, cette place joue un rôle crucial dans le désenclavement et le décloisonnement de Casablanca. Sa dimension architecturale est tout aussi grande. Cette place concentre à elle seule bien des fleurons architecturaux casablancais. Trois styles s’imposent d’emblée au regard : Art déco, Modern Style et Néo-mauresque. 
De l’hôtel Excelsior, de l’immeuble BMCI, du Café de France ou du Hyatt Regency, il est possible de saisir d’un seul coup d’œil la triple dimension esthétique, économique et culturelle que revêt la Place des Nations Unies au fil des années. Place incontournable du paysage urbain casablancais, elle va connaître un succès fulgurant auprès des habitants dès 1914 avec l’ouverture des Magasins Paris-Maroc en 1914 et l’hôtel Excelsior en 1916. Ce succès ne sera jamais démenti… 
La Place Mohammed V est, quant à elle, l’unique place dont l’aménagement fut essentiellement axé sur le principe des suites spatiales. Tous les édifices qui y ont pris place obéissent aux normes et aux formes d’un seul style : néo-mauresque. Ce n’est pas sans raison qu’elle fut d’abord surnommée Place Administrative, elle est en effet le siège des symboles les plus emblématiques de l’autorité politique et administrative : la Préfecture (actuelle Wilaya), l’Hôtel de Ville, le Tribunal, La Banque d’Etat, la Poste, les Impôts. 
Depuis toujours et un peu partout dans le monde, le pouvoir politique a cherché à s’incarner dans des formes visibles. Et il s’agit bien de cela. L’ensemble des bâtiments qui constituent la Place Mohammed V est la manifestation ostensible et magistrale d’une autorité étatique soucieuse d’apparaître à tous. Elle est en effet de telle sorte que celui qui la traverse, et peu importe l’orientation de son regard, trouve inévitablement un édifice au centre de son champ visuel, la traversée devenant alors une parfaite mise en évidence de toute une symbolique sensible et visible du pouvoir. 
L’idée d’une place administrative et institutionnelle ne fut pas du seul Prost. Dès 1913, un an après l’instauration du Protectorat, Dessigny pensait pouvoir réaliser une place administrative où le tribunal voisinerait avec la Poste. Le plan de la place est esquissé par Prost en 1915 alors que la conception d’ensemble fut élaborée par Joseph Marrast. Initialement, la Place Mohammed V fut dénommée Grand-Place, avant de devenir Place de la Victoire pour rendre hommage à la grandeur et au triomphe du Protectorat français. Une place aujourd’hui encore surveillée par la statue du Maréchal Lyautey qui trône toujours fièrement devant le consulat de France. Mais le génie français de l’époque s’est largement laissé charmer et inspirer par l’art et l’artisanat marocains. C’est ainsi que la modernité architecturale apportée par ses architectes se trouve contrebalancée par l’emploi d’ornementations plus traditionnelles, donnant naissance à un style nouveau, tout à fait original. 
De cet ordre et de cette unité architecturale ne pouvait que se dégager une atmosphère sécurisante. Mais on y vient aussi pour une attraction bien plus ludique : la fameuse fontaine aux pigeons, envahie par les familles venues ici pour permettre aux tout-petits de succomber au plaisir de donner à manger à ses volatiles à même la paume de leur main. Plusieurs générations d’enfants se sont ainsi fait photographier autour de cette fontaine qui, le soir venu, se pare de couleurs multicolores tout en lançant quelques notes mélodieuses.    
Cette place majestueuse a su traverser les années sans perdre de sa superbe. Un seul de ses bijoux lui manque, le théâtre, érigé en 1922 et œuvre de l’architecte Delaporte. Il sera bientôt magistralement ressuscité par le Casa-Art, conçu par les architectes Christian de Portzamparc et Rachid Andaloussi.
Dans son célèbre “Les Idées des habitants de la Cité vertueuse”, Al-Farabi note que la cité vertueuse fait partie des sociétés parfaites qui sont de l’ordre de trois : l’ensemble de l’humanité, la nation et la cité. Elle s’oppose aux sociétés imparfaites qui sont plus petites qu’elle : le village, le quartier, la rue, la maison. Elle est le lieu où l’on parvient au souverain Bien en y vivant avec et parmi les hommes. Depuis l’Age des Lumières, les Modernes répètent invariablement la même chose en parlant de bien commun et de monde commun. 

 * Professeur de philosophie et d'esthétique
Ecrivain et critique d''art                                                                                                                        

Par Mostafa Chebbak
Vendredi 13 Mars 2015

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