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Boulevard Mohammed V à Rabat : Diable de temps qui fait ce qu’il lui plaît




Boulevard Mohammed V à Rabat :  Diable de temps qui fait ce qu’il lui plaît
Le Boulevard Mohammed V jadis illuminé de vie se met à mourir sous nos yeux. Il a changé d’aspect, il a perdu ce qui faisait la richesse de sa belle époque. Aujourd’hui, on observe l’effondrement de son univers, on cherche ses points lumineux, ses paysages vivants, on cherche à comprendre s’il va vers le sort qui l’attend. Tout cela nous pèse lourdement parce que nous aimons tellement ce boulevard. Mais à côté de ça, nous nous plaignons amèrement, car  son état nous cause une telle pitié que nous nous demandons pourquoi nous sommes dans cette nostalgie pour changer son déclin en création.
Il y a une dizaine d’années que le Boulevard Mohammed V attirait des écrivains, des artistes de tous les pays du monde, Aujourd’hui, l’éclipse de culture qui caractérise notre siècle, ce boulevard a moins d’importance que d’autres endroits du Maroc. Rabat des arts et des lettres qui régnait alors sur le pays et qui contribuait à faire rayonner l’esprit intellectuel et attirait au Maroc l’élite des autres régions, ne retrouve pas tout son prestige d’antan. Elle se replie sur elle-même et son grand boulevard devient un cimetière de souvenirs.
Nous nous remémorons le passé de ce boulevard pour fouiller et accumuler toutes les facettes de ses glorieuses années. Cet endroit était une avenue des Champs-Élysées à Rabat, un lieu de loisir où les R’batis élégants recevaient la récompense quotidienne de la joie et de la paix, un point d’intersection de plusieurs chemins, de plusieurs rues bordées d’ombres, silence limpide le jour, cafés, brasseries, restaurants,  salles de spectacle animées le soir. Tout le long du boulevard, musique et danse. Bel endroit vivant, chaleur, grande soif, longues promenades, épanouissement, douceur.
Le Boulevard Mohammed V était bien un foyer de la conversation et de la distraction. Les cafés, les restaurants, les brasseries étaient de véritables institutions dans la vie du Boulevard. C’étaient des lieux de discussion où les épicuriens se plaisaient à retrouver tous les attraits de la vie. Il était selon une pure  expression, l’auberge du monde. Un bal public, tout au moins, où l’on se retrouvait en forte compagnie, entre gens de toutes les villes du Maroc et de toutes conditions qui goûtaient l’esprit du Boulevard. Artistes, écrivains, dramaturges, comédiens, personnalités mondaines, bref ce qu’on appelait le Tout-Rabat, y compris les étrangers de marque.
Le Boulevard Mohammed V était aussi le seul endroit de Rabat qui soit authentiquement joyeux. Dans la journée, ce Boulevard était animée avec les magasins, les échoppes, les boutiques, etc; le soir, c’était l’heure des cocktails, des joies de rencontre. C’était un Boulevard imprégné d’amour et des amants, c’était le naturel des R’batis exposant leur bonheur dans les cafés qui créaient le climat romantique de Rabat.
Point de repère, le Boulevard Mohammed V se plaisait à réunir chez lui tous gens d’esprit. A l’époque, il attirait une compagnie d’intellectuels et d’hommes de lettres fort distingués. Ses cafés (Terminus, Renaissance, Balima, Les Ambassadeurs, Les Quatre Saisons, etc.) et ses bars (Marignon, L’Alsace, La Comédie, Trianon, Grillon, Café de France, Le Rêve, Tanger, Henrys Bar, etc.) recevaient des intellectuels, des écrivains, des artistes et des gens galants. Ces lieux publics étaient l’éclat et le charme de ce Boulevard et n’avaient cessé de maintenir le contact entre les intellectuels et leurs admirateurs.
Le succès de ces lieux était assuré dans une large mesure par les étrangers (Français, Américains, Espagnols, Anglais, etc.). Le Boulevard réalisait alors le maximum de concentration et d’attraction. Les nombreux souvenirs que nous ont laissés les contemporains attestent qu’il était d’ailleurs dans son éclat. Entre cinq et six heures, dramaturges, écrivains, poètes, professeurs, juristes se rencontraient dans les cafés, en particulier au café Balima. Là venaient aboutir toutes les rumeurs et tous les propos qui constituaient la chronique de la ville de Rabat et du Maroc.
Le Boulevard Mohammed V n’était qu’une grande famille, un endroit où tout le monde se connaissait même sans s’être jamais rencontré. Se promener dans ce Boulevard, c’était aller chercher le prolongement de soi-même, et faire une belle promenade dans une des plus attrayantes avenues de notre Rabat. Dans les gestes des êtres anonymes que l’on rencontrait ou dans l’un de ses cafés, il y avait cette grâce faite d’un plaisir de vivre au moins l’un de ces romans devinés aux passages.
Le Boulevard était toujours paré du souvenir de Khaïr-Eddine, El Khoury, Zefzaf, Choukri, Berrada, Genet, Chraïbi, entre autres, qui vivaient dans une ambiance de culture marocaine. Cette atmosphère du Boulevard était celle d’un foyer où l’on venait retrouver les amis et les admirateurs. Ces écrivains de la pléiade avaient réveillé et ravivé dans nos vies le sentiment de l’art et du culte de la vie.
Regardez aujourd’hui, regardez hier, le Boulevard Mohammed V et son paysage. Il a moins d’importance que d’autres endroits de Rabat. Il n’a plus cette légende symbolique ; il n’est plus un Boulevard éclairé, cosmopolite, accueillant, ouvert aux plaisirs de la vie et aux délices de l’esprit. Le Boulevard est éclipsé par le recul de la civilisation et le déclin de la vie qui jaillit des dégâts accumulés.
Ce sont l’ignorance et l’aveuglement des hommes qui ne cessent de se moquer de la mémoire, de violer les belles choses d’un lieu et de  porter le caractère d’un présent encore plus corrompu et insensible. En un mot, ces hommes, à cause des mœurs régnantes, n’ont nulle idée de ce qui en définitive peut réhabiliter la mémoire d’un Boulevard.
Le Boulevard romantique, le pivot de Rabat, l’endroit le plus élégant se perd dans le présent turbulent. Il est à son déclin, il est rempli par l’agitation des manifestants,  le tumulte de la ville et le tapage des marchands ambulants. Nous sommes ici loin de ce Boulevard du temps passé qu’exaltaient le romantisme et le sentiment de l’amour. Nous voilà bien loin de ce Boulevard du temps où l’élite intellectuelle venait y chercher le caractère raisonnable de la polémique et y apprendre l’art de penser.
Le Boulevard n’a plus d’éclat et n’a l’air de rien aujourd’hui. Il cesse d’être le grand foyer de lumière qu’il avait été pour Rabat. L’abandon est sans doute la première misère dont le Boulevard a souffert. Il ne se passe rien, aucune initiative marquante  ne vient rompre son effondrement.
1960-1970, période de mutations, d’activités créatrices et intellectuelles intenses. Cette période était marquée pour le Boulevard Mohammed V par un idéalisme immense dans le cœur des R’batis qui ressentaient le besoin d’exprimer leur entière joie et leur goût pour l’art, la littérature et l’élégance. Aujourd’hui, les critères ont changé. Le Boulevard souffre des inconvénients et de ce que nous appelons aujourd’hui lorsque nous voulons brièvement qualifier notre époque, la fin des temps des lumières.
Le voici emprisonné dans son passé. Ce passé perdu n’est plus qu’un mirage lointain. Bien peu se souviennent encore du temps où le Boulevard soulevait la joie dans les lieux alentours et où régnaient une paix et une prospérité qui en faisaient le centre du commerce en même que le centre intellectuel de Rabat. Aujourd’hui, ce qui frappe le promeneur, ce sont les marchands itinérants et les rôdeurs suspects qui n’ont pas la gaîté du grand air.
Le Boulevard Mohammed V, dans nos souvenirs, c’était la belle époque. Aujourd’hui, il est sur la fin de sa vie, il n’a plus son beau visage. Dans cette condition, les appels à la réhabilitation répandus par les nostalgiques trouvent un terrain défavorable. Ces appels étaient avant tout dictés par le désir et le rêve de voir un Boulevard nouveau, attaché à ses origines et à son passé glorieux.
Le Boulevard a perdu son charme. C’est une tristesse pour tout R’bati. Il est mêlé au déclin de notre époque. Et c’est pourquoi il nous est si triste. Car on se sent lié à son sort qui  reste toujours inquiétant. Dans ses (Notes de Hampstead), Elias Canetti écrit : «Je suis las de rêver de lieux dont je porte des images en moi». Ce credo de Canetti laisse saisir le véritable sens de la lassitude. Mais le rêve a depuis longtemps fait goûter la beauté et fait jaillir l’espoir, comme l’aurait dit un poète. Le Boulevard restera implacable envers la décadence et la laideur. Il retrouvera sûrement des gens modernes attachés à sa mémoire dans cette grande ville qui nous a toujours fascinés.

PAR Miloudi Belmir
Mercredi 31 Octobre 2012

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