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Bichara Khader : “L'édification de l'UPM hypothéquée par Israël”




Bichara Khader  : “L'édification de l'UPM hypothéquée par Israël”
Pour Bichara Khader, professeur à la Faculté de sciences politiques, économiques et sociales de l'Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), où il dirige le Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain, « par son souci constant  d'associer Israël à toutes ses initiatives méditerranéennes, l'UE fait fi de la sensibilité des pays arabes. Si Israël était un pays normalisé, réconcilié avec son voisinage, cela n'aurait certainement posé aucun problème, mais Israël demeure une puissance d'occupation, toujours en expansion : rien qu'au cours des dernières années, nous avons eu la guerre du Liban (2006) et le bombardement de Gaza (2009) ».
Frère de Naïm Khader, premier représentant de l'OLP à Bruxelles, assassiné en 1981, cet intellectuel palestinien rappelle qu'«en se fixant comme objectif prioritaire d'associer Israël à ses projets euro-méditerranéens, l'UE commet une faute politique » et « une erreur méthodologique ».
« Etait-il envisageable, pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les chars allemands occupaient Bruxelles ou Paris, de lancer un projet d'intégration régionale incluant l'Allemagne ? », s'est-il interrogé dans l'entretien qu'il nous a accordé, avant de répondre par la négative, parce que pareil fait aurait simplement « été considéré comme prématuré, irresponsable, irrationnel ou irréaliste ».
A titre de rappel, Bichara Khader qui a été membre du Groupe des hauts experts sur la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne et membre du Groupe des Sages pour le dialogue culturel en Méditerranée durant la présidence de Romano Prodi,  a publié 26 ouvrages sur la Palestine, le monde arabe et les relations euro-arabes et euro-méditerranéennes. En 2009, il a fait paraître deux ouvrages intitulés « Le monde arabe expliqué à l'Europe » et « L'Europe pour la Méditerranée de Barcelone à Barcelone 1995-2009».
 
Libé : Dans quel contexte intervient votre nouveau livre «L'Europe pour la Méditerranée», traduit en espagnol et en arabe?

Bichara Khader: Nous avons  eu une pléthore de livres sur la Méditerranée, surtout depuis 15 ans. Moi-même, j'ai mis la main à la pâte. Si je dois reconnaître un petit mérite au dernier ouvrage, c'est qu'il fait un bilan  réaliste, sans condescendance, des trois dernières politiques de l'Union européenne : Processus de Barcelone, Politique de voisinage, Union pour la Méditerranée. C'est donc un ouvrage de synthèse qui donne une vue critique d'ensemble. Les étudiants, diplomates, journalistes ou simplement curieux apprécient généralement ce type de recherche : le style y est agile, le ton pédagogique, le propos clair, et l'invitation à la réflexion permanente.

L'Union méditerranéenne est une idée de Nicolas Sarkozy. Pourquoi en a -t-il fait son cheval de bataille lors de sa campagne électorale?

La France s'est sentie, à l'orée de 2007, prise de vitesse par une Allemagne revigorée par l'unification et son ouverture à l'Est, par les Etats-Unis qui ont signé un accord de libre-échange avec le Maroc, que la France considère comme son « arrière-cour». Elle s'est même sentie éclipsée par les politiques euro- méditerranéennes de l'UE où elle semblait perdre son rôle en tant que partenaire privilégié des pays du Sud de la Méditerranée. Le Rapport Avicenne de 2007 constatait que la diplomatie française était assoupie et qu'il fallait que la France reprenne l'initiative dans son espace de proximité. Le constat de la marginalisation de la Méditerranée dans l'économie mondiale et les faibles résultats du Processus de Barcelone sont deux autres raisons invoquées par  Nicolas Sarkozy pour justifier son initiative.

A peine annoncée, l'initiative française a suscité une levée de boucliers, oppositions et grincements de dents, pourquoi ?

Parce que les propos tenus par Nicolas Sarkozy, à Toulon en février 2007, ont été abrupts, cassants, sans nuance. En disant que le Processus de Barcelone a été «  un échec », il s'est mis à dos la Commission européenne. En présentant l'Union méditerranéenne comme un ersatz  et une alternative à l'admission de la Turquie à l'UE, il a effarouché les Turcs. Les Arabes n'ont pas apprécié ses propos lorsqu'il a annoncé que ce nouveau projet «serait le nouveau cadre dans lequel serait repensé ce que jadis on appelait la Politique arabe de la France » et y ont vu un net biais pro-israélien. Les Allemands, écartés du périmètre de l'Union méditerranéenne étaient outrés. Les Espagnols et les Italiens se sont sentis vexés par la présentation de l'idée comme une «  initiative française », éclipsant de la sorte deux grands pays méditerranéens. Bref, tout le monde était mécontent.

Le projet a dû donc être revu et corrigé ?

C'est la tâche à laquelle s'est attelé Sarkozy dès son élection en mai 2007. Il s'est réconcilié avec les Espagnols et les Italiens mais a dû concéder que c'est une initiative tripartite et la dénomination «Union méditerranéenne» est devenue «Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée», pour bien montrer que ce nouveau projet n'était pas contre Barcelone mais en est plutôt un complément et qu'il s'agissait avant tout d'un engagement collectif en vue d'objectifs communs. Cette révision s'est faite le 20 décembre 2007 lors d'une réunion tenue à Rome entre Sarkozy, Zapatero et Prodi.
Ensuite il a fallu rassurer les Turcs  et pour ce faire, il a concédé que les négociations entre la Turquie et l'UE peuvent se poursuivre, tout en indiquant que lui, il continue à s'opposer à l'entrée de la Turquie.
Mais l'Allemagne continuait à le bouder. On n'a pas connu de crise aussi grave dans les relations entre les deux pays depuis l'unification allemande. Angela Merkel craignait que le projet de Sarkozy ne divise l'UE. Après une rencontre à Hanovre en février 2008, la réconciliation est scellée mais Sarkozy a dû mettre de l'eau dans son vin et accepter d'élargir le périmètre de l'Union pour la Méditerranée à tous les pays européens alors qu'il voulait le limiter aux seuls pays riverains. Le Conseil européen de mars 2008 prend acte de toutes ces modifications, entérine le projet  et charge la Commission de préparer une communication en vue du premier Sommet de l'UPM devant se tenir à Paris le 13 juillet 2008. Ainsi une idée française a été européanisée après avoir été rebaptisée et corrigée.

Le 1er Sommet est tenu, en grande pompe, à Paris en juillet 2008: peut-on dire qu'il a mis l'UPM sur les rails?

Il a confié cette mission à la réunion des ministres des Affaires étrangères de novembre 2008. Or celle-ci a failli capoter en raison d'une opposition israélienne à la participation de la Ligue des Etats arabes. Finalement un a trouvé un compromis : la Ligue pourra participer sans droit de vote, mais Israël obtient, en échange, un secrétaire général adjoint dans le secrétariat général de l'UPM. La manœuvre s'est avérée payante, mais elle a surtout révélé les contraintes qui vont peser sur l'avenir du projet.

Cela ne révèle-t-il pas la difficulté d'intégrer dans un même projet des pays en conflit ?

A dire vrai, il ne peut en être autrement : quand on invite des pays toujours en conflit à participer à la construction d'un projet régional, on commet une faute politique et une erreur méthodologique.
Par le souci constant  d'associer Israël à toutes ses initiatives méditerranéennes, l'UE fait fi de la sensibilité des pays arabes. Si Israël était un pays normalisé, réconcilié avec son voisinage, cela n'aurait certainement posé aucun problème, mais Israël demeure une puissance d'occupation, toujours en expansion : rien qu'au cours des dernières années, nous avons eu la guerre du Liban (2006) et le bombardement de Gaza (2009).
Ainsi en se fixant comme objectif prioritaire d'associer Israël à ses projets euroméditerranéens, l'UE commet, à mon sens, une faute politique. Certes, comme l'on peut s'y attendre, les responsables européens récusent  ce point de vue. Mais, en privé, nombreux ceux qui disent le partager sans oser l'exprimer publiquement.
C'est aussi une erreur méthodologique : était-il envisageable, pendant la seconde guerre mondiale, lorsque les chars allemands occupaient Bruxelles ou Paris, de lancer un projet d'intégration régionale incluant l'Allemagne ? Certainement pas : c'eût été considéré comme prématuré, irresponsable, irrationnel, ou irréaliste. C'est donc après la fin du conflit, et après la réconciliation franco-allemande, la normalisation des relations intra-européennes et la reconnaissance de l'intangibilité des frontières héritées de la guerre, qu'a été mise sur pied la Haute autorité du charbon et de l'acier et que le Traité de Rome a été signé en 1957 (12 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale). Ainsi, la séquence logique a été : fin du conflit, réconciliation, normalisation, intégration. Celle-ci est venue consolider la paix et non la précéder.
Or ce que l'UE impose aux pays arabes, c'est la méthode inverse : collaborer avec les Israéliens avant la paix. C'est ce qui explique que des pays comme la Syrie, le Liban, ou même la Tunisie soient amenés à refuser d'organiser, chez eux, des réunions  euro- méditerranéennes parce qu'ils ne tiennent pas à devoir y inviter des représentants israéliens : leurs opinions publiques ne le toléreraient pas.

Deux questions ont également retardé le lancement de l'UPM : le choix du siège et la nomination du secrétaire général : qu'en est-il aujourd'hui ?

La question du siège a été harassante. Trois villes étaient en lice : Tunis, la Valette et Barcelone. La candidature de Tunis a été écartée en raison de l'opposition de certains pays et surtout des organisations de défense des droits de l'Homme qui reprochent au régime tunisien d'être « policier et répressif ». Celle de la Valette a été exclue à cause des difficultés d'accès à partir de toutes les capitales européennes et méditerranéennes. Barcelone a été donc choisie : vibrant hommage à cette belle ville catalane qui a fait de la Méditerranée un axe central de sa politique de projection à l'extérieur, notamment à travers le travail inlassable de l'Institut européen de la Méditerranée ( IEMED).
Restait la question épineuse de la nomination du secrétaire général de l'UPM. Après de longues  consultations, celle-ci vient d'être tranchée, le 12 janvier 2010. C'est l'ambassadeur du Royaume hachémite de Jordanie, Ahmad Massa'deh , qui occupera le premier mandat, si la nomination est définitivement entérinée, en février prochain, par les ministres des Affaires étrangères de l'UPM.

Mais pour lancer des projets en Méditerranée, tels que la protection civile, l'assainissement hydrique, le plan solaire, ou les autoroutes maritimes et terrestres on a besoin de beaucoup d'argent mais où le trouver ?

Si le chemin semble balisé sur le plan organisationnel, la question financière continue à tarauder tout le monde et risque fort bien de peser sur l'avenir de l'UPM. La crise économique mondiale a quelque peu assombri les horizons et réduit les ressources disponibles. Le Produit intérieur brut mondial a perdu sans doute entre 30 à 35% ? Partout en Europe, les déficits se sont creusés, réduisant les marges de manœuvre financières. Or, les projets méditerranéens nécessitent la mobilisation de montants importants sans doute quelque 50 milliards de dollars au cours des dix prochaines années. Il faudra des trésors d'habileté et des dossiers irréprochables pour convaincre les banques, les agences de développement, les caisses de  dépôt et de consignation, les détenteurs des fonds souverains, les institutions multilatérales sans oublier les entreprises. Ce sera un travail harassant mais pas une mission impossible, étant donné la multiplication des déclarations d'intention.

Un 2ème Sommet est prévu en juin 2010 : est-ce vraiment le démarrage de l'UPM ?

En juin 2010, l'on devra doter l'UPM d'une nouvelle présidence. Qui seront les deux pays qui remplaceront le tandem France-Egypte ? Personnellement, mon choix se porte sur le Maroc et l'Espagne. Le couple est idéal : un Maroc à qui l'UE a conféré un Statut avancé (en 2008) et une Espagne dont l'engagement méditerranéen ne s'est jamais démenti. Formons l'espoir qu'aucun incident ne viendra gâcher une si belle relation et que les deux pays sauront mettre l'UPM sur les rails d'un futur solidaire. Reste la dynamique de fond : comment basculer d'une logique d'aide au développement à une logique d'investissement et de co-développement? This is the question.

Repères

Bichara Khader a publié 26 ouvrages sur la Palestine, le Monde arabe, et les relations euro-arabes et euro- méditerranéennes. Il vient de publier en 2009 deux ouvrages intitulés « Le Monde arabe expliqué à l'Europe » et « L'Europe pour la Méditerranée de Barcelone à Barcelone 1995-2009 ».

Propos recueillis par Lahcen Aqartit
Lundi 15 Février 2010

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