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Bahija Gouimi, écrivaine et poétesse, présidente de l’Association des malades atteints de leucémie

“Il n’y a que l’écriture qui permette de dépasser toutes les angoisses”




Bahija Gouimi, écrivaine et poétesse, présidente de l’Association des malades atteints de leucémie
Chaque jour qui passe est une victoire. Une réalité que seules les personnes qui 
mènent un combat contre la maladie peuvent ressentir. 
Bahija Gouimi 
en est un exemple 
édifiant. Cette mère de famille atteinte d’une leucémie 
a fait de sa maladie une force. 
Au lieu de baisser les bras et de subir 
passivement la foudre qui s’est abattue 
sur elle, elle s’est investie corps et âme dans 
l’écriture. Une sorte de catharsis qui lui permet de donner le meilleur d’elle-même. Une leçon de courage. Son dernier ouvrage. «J’ai peur de guérir» vient de paraître. 
Elle a bien voulu nous en parler.   
 
 
Libération : Pourquoi un second livre ? L'écriture serait-elle pour vous une sorte de thérapie ?
 
Bahija Gouimi : Sur ma planète insoutenable où le mal impose ses règles et où le regret devient la seule vertu, vient s’introduire ma plume cherchant son inspiration pour faire naître la seule vérité qu’est la vie. Pourquoi écrire? Pourquoi mémoriser ce qui est émouvant, pathétique et poignant ? Pourquoi laisser la trace de son expérience marquée à jamais sur un papier aussi léger que le temps? Pourquoi écrire si ce n’est pas noir? Et pourquoi écrire si ce n’est pas blanc?
Tout simplement parce qu’il n’y a que la mémoire écrite qui soulage; il n’y a que la plume qui console. C’est seulement derrière les lignes que réside la douleur. C’est au milieu de ces multiples mots et phrases qu’on peut se retrouver, halluciner, perdre raison sans pouvoir le crier. C’est en fait une invitation à l’aventure, au refuge, au vertige pour vaincre toutes les phobies du monde, même celle de n’en avoir aucune. Il n’y a que l’écriture qui permette de dépasser toutes les angoisses et donne la force et le courage d’avouer, d’espérer et surtout d’éviter l’oubli. Il n’y a que ma plume aussi pointue que ma douleur qui puisse décrire et déclarer l’inadmissible d’une façon délicate et raffinée. Il n’y a que l’encre qui coule vertement pour souligner ma présence et quand je ne serai pas là, son silence annoncera au moins honnêtement mon absence. Il y a certains qui choisissent d’écrire et d’autres qui sont obligés d’écrire. Je crois que je fais partie de ces derniers. Principalement, quand il s’agit d’une histoire de cancer, écrire devient une sorte de thérapie car la douleur provoque la pensée et écrire sait panser les maux. Ecrire pour moi devient plus qu’un besoin, c’est une première nécessité, une façon de survivre, une délivrance, une renaissance, une naissance et parfois même une rébellion. «Ecrire ce que je n’ose dire » est toute ma philosophie de l’écriture, une libération des non-dits. Beaucoup écrivent pour s’accomplir ou se réaliser, moi j’écris plutôt pour les autres, ceux qui ne peuvent, ne savent ou n’osent pas le faire. C’est aussi le rôle que je me suis assigné pour prouver que nous sommes tous pareils face à la maladie; cette maladie chronique qui nous inflige les mêmes douleurs, les mêmes émotions, les mêmes ressentis et les mêmes envies. Un deuxième livre s’impose après un premier ; une fois que j’y ai pris goût, pas moyen de m’arrêter…Actuellement, à mon actif, trois livres: deux en français et un recueil de poèmes en arabe. 
 
Ne trouvez-vous pas que le titre choisi est provocateur?
 
“J’ai peur de guérir…”, oui !!! Complétement provocateur et extrêmement accrocheur, censé raviver les curiosités, un titre est aussi fait pour être vendu… Dans mon cas, c’est aussi un ressenti, une crainte légitime, un souci qui me ronge en silence et que j’ai voulu dénoncer à haute voix… Pour traiter ma leucémie, J’ai pris l’anticancéreux oral pendant 9 ans et  je l’ai bien toléré. J’ai été rassurée à ce niveau mais quand j’ai arrêté le traitement, j’ai eu tout simplement peur de quitter cette « zone de confort ». La peur, cette émotion incontrôlable, est un élément qui nous dépasse. Les gens croient que le plus logique et acceptable dans mon cas serait d’avoir peur de mourir, je crois que j’ai dépassé de loin ce niveau. En ce moment, j’ai peur de guérir et j’ose le dire…La peur a aussi des niveaux et moi j’ai eu le privilège de jouer le jeu et de connaître tous les niveaux et d’approcher tous les défis...Entre nous, je me suis aussi habituée à ma leucémie, elle est devenue une nécessaire compagne pour oser ce que je n’ai jamais rêvé d’accomplir…
 
D'où puisez-vous le courage de mener votre combat. D'aucuns auraient baissé les bras face à la fatalité ?
 
Certainement de ma faiblesse, quand je vais mal, je vais à l’hôpital pour voir d’autres faiblesses, me ressourcer de ce qui est censé décourager, une autre thérapie pour me permettre de corriger ma vision, renforcer ma reconnaissance et ma gratitude envers ce que j’ai et ne sais le valoriser …La vie… La survie est aussi un choix, certains abandonnent au premier coup, d’autres s’accrochent malgré tout, et c’est là le secret de toute la force… Celle puisée au plus profond de toute faiblesse, il y a le courage à dépasser et se dépasser. Je pense que mon expérience m’a permis de rencontrer plusieurs espoirs et créer même quelques-uns…Le mal a aussi du bon, il nous enseigne, nous ouvre les yeux sur l’essentiel, nous permet de nous rattraper et surtout d’apprécier les petites choses de la vie… Aujourd’hui, je profite de ma vie, de sa largeur surtout et d’ailleurs personne ne peut le faire en longueur. Donc, il serait intelligent de garder la morale même si on perd la leçon…
 
Quel message voudriez-vous transmettre ?
 
Soyez « bon et bien » avec vous-même. Commencez par vous aimer avant d’attendre qu’on vous aime. Il m’arrive d’acheter des cadeaux emballés pour moi et de sourire pour moi et me pardonner pour pouvoir pardonner les autres, une façon de se réconcilier avec soi avant de le faire vis-à-vis des autres. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Je recommande aux gens d’apprécier la vie à sa juste valeur et de vivre au jour le jour, ne pas cacher les objets de valeur pour le grand jour car chaque jour est un grand jour. Aussi, faudrait-il s’occuper d’une mission, avoir un objectif dans sa vie, produire quelque chose qui nous anime, que nous aimons, faire les choses qui nous tiennent à cœur et que nous avons perdues ou abandonnées par maladresse ou paresse.
 
Avez-vous des projets au niveau de l'association ou par rapport à l'écriture ?
 
Oui, il y en a beaucoup, je me précipite pour les lancer et les gérer. Au niveau de l’Association nationale Amal (Association des malades atteints de Leucémie), nous venons de créer la section de la région Fès-Boulmane et d’autres délégations sont en cours de création pour rapprocher nos services de tous les patients marocains et améliorer la prise en charge matérielle et psychologique de la leucémie au Maroc. Un projet phare à l’horizon, celui de construite Dar Amal, une maison d’accueil au profit des malades et familles qui viennent de loin au CHU de Marrakech pour recevoir leurs cures de chimiothérapie et n’ont pas où loger…Travailler sur l’éducation et l’information des patients est un objectif prioritaire dans notre pays pour lutter contre l’ignorance et la négligence. Les avancées considérables en oncologie et les nouvelles thérapies ciblées permettent aujourd’hui des rémissions complètes et guérisons parfois jusqu’à 80 % dans certains types de cancers. Le cancer devient désormais une maladie chronique qu’on peut gérer s’il est détecté précocement et c’est là où nous avons initié des campagnes de sensibilisation et de dépistage précoce avec plus de 500 analyses gratuites pour apprendre aux gens de faire des check-up réguliers permettant de dépister d’éventuelles anomalies dans le corps. 
Nous améliorons continuellement notre projet «Jeunes contre le cancer » auquel nous adhérons. Ecoles, parents, enseignants, associations des jeunes, jeunes des quartiers avec des actions menées par les jeunes pour les jeunes et enfants pour sensibiliser la société  et lutter contre le cancer et le tabac et surtout travailler sur la prévention : suivre une nutrition saine et pratiquer un sport d’une façon permanente. En ce qui concerne mes projets personnels, certainement je continuerai toujours d’écrire car l’écriture est vitale pour moi Continuer mon combat contre le cancer par tous les moyens possibles.  Je rêve de composer un recueil de témoignages de personnes qui ont vécu ou eu le cancer et leurs histoires:  utiliser leurs propres mots (s’ils savent le faire) ou les écouter et écrire à leur place. J’espère le faire dans un futur proche. Je commence à collecter quelques histoires. 
 
Un dernier mot ?
 
Je vous remercie infiniment et remercie tous les membres et bénévoles de l’association qui donnent de leur temps et d’eux-mêmes pour faire la différence.
 


Propos recueillis par Nezha Mounir
Samedi 26 Avril 2014

Lu 1495 fois


1.Posté par Nadia Essaadi le 26/04/2014 10:14
Merci lalla Bahija pour vos leçons de courage .Chapeau bas pour votre parcours et votre soutien de l'autre.Que Dieu vous préserve de tout mal et vous donne la santé pour poursuivre ce que vous faites.

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