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Au nom du père, au nom du fils




Au nom du père, au nom du fils
Il est rare de visiter une exposition qui accueille un père et un fils, peintres tous deux, et plus inhabituel encore de voir une galerie relever un défi aussi insolite.
Et pourtant Memoarts offre son espace à Moa Bennani et à son fils Kim, qui avaient déjà tenté cette singulière aventure à Grenade, il y a une dizaine d’années, et n’hésitent pas aujourd’hui à rééditer une cohabitation que d’aucuns considéreraient quelque peu hasardeuse. Rares, voire inédites sont en effet ces rencontres dans l’univers de la peinture. L’audace des deux artistes et de leur hôte pourrait perturber le regard du spectateur, simple visiteur ou critique plus averti. En encensant le père, c’est l’étoile naissante du fils qu’il risquerait ainsi de brouiller et en s’attardant, admiratif sur la réussite du fils, c’est comme si involontairement il étendait  un voile sur la stature imposante du père, artiste déjà connu et reconnu dans le paysage pictural national et international.
Tallal en accompagnant sa mère Chaïbia dans ses expositions accrochait quelques dessins, mais aucune manifestation ne les a jamais réunis et à aucun moment ils ne tentèrent de vivre les troublants et inquiétants délices d’une telle expérience. La tentation est grande de voir le critique aller puiser dans les théories freudiennes quelques concepts qui expliqueraient une si désarmante initiative. Mais pourquoi ne pas tout simplement écouter ce que le père et le fils confiaient au journaliste ou se confiaient à eux-mêmes dans les élans de la création pour reconnaître que cette expérience était inévitable dans l’intimité de leur parcours créateur et inévitable était sa réédition dans l’avenir de leur compagnonnage. Comme si par l’on ne sait quel caprice génétique (l’expression est d’un critique espagnol, admirateur de leur art) le père et le fils étaient condamnés à être l’un pour l’autre source d’inspiration et de dépassement.
Kim à qui l’on demandait qui étaient ses maîtres dans l’art de peindre, affirmait : « Mon maître est indiscutablement mon père » et dans l’atelier de Moa où l’enfant naissait à l’art, qui du père ou du maître avait eu cette vision prémonitoire que dans cet enfant qui jouait avec les pinceaux ou s’empoisonnait  imprudemment en buvant comme une ciguë, le breuvage amer préparé pour le tableau à venir allait consacrer sa vie à la recréation du monde en des représentations fulgurantes ?
L’exposition commune de Grenade avait été une confrontation : Moa, immergé dans ce qu’il appelle la transgression du néant, donnant à voir une abstraction rugueuse aux couleurs volcaniques, paysages extrêmes le jour et la nuit, ciels tourmentés en un rouge sanglant d’un soir d’orage. Kim, portraitiste de talent, technicien impeccable, d’une maîtrise insoupçonnée, prenant le risque de n’exposer aux côtés des visions paternelles, que les visages de ceux ou de celles qui probablement avaient hanté son adolescence. Il y avait chez lui la peur de ressembler au père, le désir de le quitter, qui le mènera un jour à lui confier sa décision de ne plus peindre, son refus d’être lui. La vie dans ce qu’elle a de plus tragique et de plus émouvant, ramena le fils au père.
 L’exposition de Memoarts est comme un acte de réconciliation, l’apaisement des retrouvailles, l’allégresse du bonheur, l’écume des jours heureux. Kim, en rompant avec le figuratif pour cette manifestations, n’expose qu’un tableau figuratif parmi tous ceux qu’il confie à Memoarts, le portrait de son père en un hommage attendrissant. L’irruption du fond sombre de la toile de ce visage de penseur hiératique d’une douce blancheur est bouleversante, comme si l’enfant devenu artiste selon le vœu du père convoque celui-ci pour lui dire, je suis comme toi, avec toi, je suis toi dans cette exposition où nous devions être deux mais où, deux, nous ne sommes en réalité qu’un.
Kim ne dit-il pas: “J’ai vécu dans ses images qui sont en moi autant qu’elles sont en lui” et cette hérédité poignante trouve son illustration aujourd’hui dans les toiles exposées, fruit de l’effervescence d’un corps à corps avec la matière, chaque artiste dans son atelier, mais chacun redoutant le regard de l’autre, l’espérant, secrètement habité chacun par la tentation d’ajouter un trait dans l’œuvre de l’autre par un geste décisif qui décidera de son achèvement.
Mais pour le père, pour le fils, l’œuvre n’est jamais achevée. Chez Moa, la palingénésie est une tentative pathétique de découvrir et de mettre à nu “qui et quoi qui parle en moi” comme il le dit lui-même. La prise de risques, chère à  “ce réfractaire à la création facile” qu’est Kim, selon l’expression heureuse de son ami le photographe JC Laffitte, est effervescence et constante remise en cause au point qu’il désire oublier la technique et, dit-il, souhaiter ne plus savoir peindre, ou peindre comme l’enfant qu’il était, celui qui ne savait pas encore peindre et qui dans l’atelier du père peignit une œuvre, envoyée par ce même père à un jury lointain au nom du fils, primée à son insu là-bas dans des pays qui lui étaient étrangers comme devait lui paraître étrange l’univers où vivait son père.
Aujourd’hui, dans une abstraction assumée, au nom du père, le fils retrouve les paysages extrêmes, la lumière laiteuse des horizons incertains et des aurores indécises, la sensualité du rouge-sacrifice, l’infini majestueux du bleu des ciels et des océans, l’écharpe fauve qui troue les espaces nocturnes, la texture âpre de la terre ocre, ou marron ou jaune, dans l’attente de l’enfantement des jours à venir, des toiles à peindre, des visions à capter en un instant d’éternité.
Aujourd’hui, le père, au nom du fils, se veut guide pour, comme dit le poète, lui apprendre à «plonger dans l’inconnu pour trouver du nouveau» et que si lui abandonne les couleurs flamboyantes pour le gris, le noir et la diversité de ces teintes assagies, c’est que «naviguant sur une mer de gris dispersé», il sait que «la vie passe comme un éclair en voulant échapper au temps».
Sur les traces de Moa, Kim abandonnera-t-il aussi les feux d’artifice colorés pour la densité des noirs, des gris, et fusionneront-ils un jour au point de peindre et de signer le même tableau ? Il y a quelque part, jalousement admirés dans des salons de maisons privées  des tableaux au nom du père et du fils. L’un aurait donc inventé l’autre et réciproquement en une osmose déconcertante qui enseignerait que l’art serait synonyme d’éternité, le fils perpétuant le geste du père, recréant la vie, magnifiant sa beauté.
Moa dit à propos de cet acte essentiel « Je développe l’idée d’une beauté » et Kim traque le hasard, l’accidentel d’où pourrait surgir plus qu’une idée de beauté, sa quintessence, sa différence singulière. Tous deux veulent protéger cette beauté de l’impureté des regards dans « la virginité de leurs tableaux ». Tous deux nous invitent aujourd’hui dans Memoarts à retrouver avec eux la pureté de leur premier regard sur le monde.

par Abdeljalil Lahjomri
Samedi 10 Avril 2010

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