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Au Pakistan, un premier "bus-tribunal" pour rendre la justice avant les talibans




Au Pakistan, un premier "bus-tribunal" pour rendre la justice avant les talibans
Un autocar aux allures de baraque à frite géante, des juges et des gardes armés: dans le nord-ouest de Pakistan, le tribunal mobile est la dernière arme testée par les autorités pour éviter de laisser le champ libre aux talibans.
Dans le long bus vert serti d'un croissant de lune nacré, le juge Fazal Wadood sue à grosses gouttes sous la quarantaine de degrés infligés par l'été et face aux plaignants qui se succèdent devant sa cour itinérante.
Pour son tout premier déplacement, le tribunal mobile s'est installé mardi sur un parking de Hayatabad, un faubourg de Peshawar, principale cité du nord-ouest, instable région accolée à l'Afghanistan et secouée depuis des années par la violente rébellion islamiste des talibans.
Le long de l'autocar reconverti en mini-palais de justice, protégée par des policiers armés, des dizaines de personnes patientent sous le auvent, face à un écran de télévision chargé d'annoncer leur ordre de passage.
Assis à la place du conducteur, un homme s'empare d'un micro branché à des haut-parleurs qui crachent aussitôt les noms des premières parties invitées devant le juge.
L'un des élus, Atta ur-Rehman, barbe blanche broussailleuse, lunettes de plastique noir à la Woody Allen et longue tunique opaline, entre alors dans le bus et se présente à la barre.
Face à lui se trouvent un greffier coincé derrière une petite table, un secrétaire collé à son ordinateur portable et le juge attablé à un bureau miniature derrière lequel triomphe la photo de Muhammad Ali Jinnah, fondateur du Pakistan.
Atta ur-Rehman réclame à son opposant le versement d'une commission de 4.000 dollars pour la vente de terrains. Son adversaire refuse. L'affaire, qui traînait depuis 15 mois, est réglée en 15 minutes: Atta touchera finalement 3000 dollars. Cas suivant!
Entre Musarat Shah, veuve au visage lumineux et tissé de rides, à qui les autorités ne reconnaissent pas la propriété d'un édifice hérité de son défunt mari.
"Mon dossier traînait depuis cinq ans devant les tribunaux sans que rien n'aboutisse", dit-elle pour expliquer sa venue au tribunal mobile. "Justice retardée, est justice niée!", souffle-t-elle.
Les médiateurs lui promettent rapidement de visiter les lieux concernés et de remettre un rapport dès la semaine suivante.
Les affaires se succèdent, y compris le cas de trois Afghans menottés qui reconnaissent vivre illégalement au Pakistan. La sentence tombe : une semaine de prison, puis l'expulsion.
Le juge Wadood traite ce jour là près d'une trentaine de cas dans cette salle d'audience bondée que l'été et la climatisation vacillante ont transformé en sauna. "Ici, c'est une justice expéditive", lance le magistrat, la chemise blanche trempée de sueur sous son gilet sans manches.
Tout le contraire des tribunaux pakistanais classiques, où de simples affaires de propriété ou de succession peuvent prendre des années à être résolues, quand elles le sont. Dans les zones reculées, les habitants des villages doivent parcourir des kilomètres pour se rendre dans les tribunaux en ville. Et il suffit qu'une des deux parties ne se présente pas devant la Cour pour que l'affaire soit reportée aux calendes grecques.
Les talibans se sont engouffrés dans la brèche, prospérant ces dernières années dans le nord-ouest, sur le terreau de la pauvreté et de la faiblesse de l'Etat, jusqu'à prendre brièvement le pouvoir dans un de ses recoins montagneux, la vallée de Swat.
A Swat, comme en Afghanistan voisin, les talibans se sont imposés par la force mais ont également parfois rallié certaines populations en leur apportant une justice expéditive. D'où l'idée, pour leur couper l'herbe sous le pied, de lancer un tribunal mobile chargé d'aller régler les conflits dans les villages, et ce, en misant sur la médiation plutôt que sur des procédures formelles et fastidieuses. Le projet de 15 millions de dollars, dont 98.000 pour le seul bus, a été initié par la Haute Cour du Khyber Pakhtunkhwa (la province du nord-ouest) et soutenu par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
"Renforcer le système judiciaire... est l'une des principales manières de contrer l'influence des acteurs non étatiques dans la région", explique à l'AFP Marc-André Franche, chef du PNUD au Pakistan.
Les autorités ont pour cela formé huit juges et 18 avocats, appelés "médiateurs" ou "amis de la cour", pour régler rapidement de gré à gré des différends qui engorgent les tribunaux et empoisonnent la vie des gens. Le tribunal mobile s'occupe d'affaires courantes, y compris de petite criminalité, mais ne touche pas aux questions plus sensibles de meurtres, d'adultère ou de blasphème.
Plusieurs incertitudes se dressent toutefois face à ce premier tribunal mobile, notamment l'existence dans la région des "jirgas", des assemblées traditionnelles d'anciens ou de sages qui rendent des décisions rapides mais parfois jugées arbitraires, et qui risquent de voir d'un mauvais oeil l'arrivée de ces nouveaux "médiateurs".
"Nous ne voulons concurrencer les jirgas (...), nous voulons plutôt leur faire une place à bord", tempère Hayat Ali Shah, directeur de l'Ecole de magistrature de Peshawar.
Autre inquiétude, et non des moindres, la sécurité, dans cette région infestée de talibans. Au point que les autorités se demandent si elles dévoileront à l'avance le calendrier des déplacements de l'autobus pour minimiser les risques.

AFP
Samedi 7 Septembre 2013

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