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Au Cachemire pakistanais, donner la vie c'est risquer la mort




Asmat Nisa le dit sans détour, elle a "peur de mourir". L'heure de son sixième accouchement approche, une perspective peu rassurante au Cachemire pakistanais, région montagneuse reculée et quasi-désert médical.
"Il n'y a pas d'hôpital ici et je n'ai jamais vu de femme médecin", explique Mme Nisa, originaire du village d'Arang Kel dans la vallée du Neelum. Dans cette région conservatrice, les médecins hommes n'ont pas le droit de faire les examens nécessaires au suivi d'une grossesse.
Ce tabou, ajouté à l'isolement et au climat rigoureux de ces vallées profondes, font de l'accouchement l'un des évènements les plus dangereux de la vie des femmes et des nouveau-nés.
"La principale cause de mortalité des mères et des nouveau-nés dans les zones reculées de la vallée du Neelum est le fait que les sages-femmes assistant les patientes n'ont ni formation ni compétences", souligne Farhat Shaheen, directrice du service de santé maternelle et infantile du Cachemire pakistanais.
Dans cette région, 54 bébés sur 1.000 sont mort-nés ou décèdent durant leur première semaine de vie, ajoute-t-elle. Selon un rapport de l'ONG Save the Children publié en 2014, le Pakistan a le taux le plus élevé au monde de mortalité à la naissance ou dans les 24 heures suivant celle-ci, à 40,7 pour 1.000 naissances.
Dans le village de Sharda, à une vingtaine de kilomètres d'Arang Kel, les quelque 17.000 habitants éparpillés sur les deux versants de la vallée ne peuvent compter que sur un seul dispensaire médical.
Il n'emploie qu'un médecin, un homme qui ne peut suivre les grossesses, et trois visiteuses médicales chargées de la sensibilisation aux questions d'hygiène ou de santé publique mais dépourvues de formation médicale et ne pouvant délivrer de traitement.
Une seule sage-femme est donc chargée d'accompagner les femmes enceintes de Sharda et des environs.
L'isolement de la région, enfouie sous plusieurs mètres de neige pendant l'hiver, dissuade les médecins diplômés de venir s'y installer, déplore le Dr Sardar Mahmood Ahmed Khan, directeur général des services de santé du Cachemire pakistanais.
Il n'y a pas ou peu d'électricité: seules quelques turbines hydroélectriques dans la vallée fournissent un éclairage partiel.
Le territoire du Cachemire est divisé entre l'Inde et le Pakistan qui se le disputent depuis 1947, le revendiquant tous deux dans son intégralité.
Côté pakistanais, on ne recense guère plus de 1.000 médecins pour une population estimée à 4,4 millions de personnes, estime Mr Khan. Le territoire compte 758 lieux dédiés à la santé, allant des centres de premiers secours aux hôpitaux, et environ 3.000 visiteuses médicales. "La zone est isolée, c'est pour cela que les médecins répugnent à s'y installer", explique-t-il.
Et la vie elle-même est rude dans ces montagnes. Même enceintes, les femmes continuent à porter le bois, couper l'herbe, travailler aux champs, souligne Rigffat Bibi, une visiteuse médicale au dispensaire de Sharda, qui pointe aussi une alimentation inadaptée.
"Nous devons effectuer nos dures tâches ménagères quotidiennes même pendant nos grossesses", confirme une future maman, Rubina Bashir.
Habib Ullah, habitant de Sharda, raconte comment l'accouchement de son épouse a été accompagné de complications, l'an dernier. Son dernier-né n'a pas survécu aux huit heures de route jusqu'à l'hôpital dans la principale ville de la région, Muzaffarabad.
"Ma femme était proche de la mort, mais heureusement elle a survécu", dit-il, ajoutant qu'il a dû emprunter 200.000 roupies (environ 1.700 euros), soit l'équivalent de vingt mois de salaire, afin de payer les frais médicaux.
La belle-soeur d'un autre habitant, Jahangir Lone, est morte en couches lors de la naissance de son huitième enfant. Son mari n'avait pas les moyens de l'emmener jusqu'à Muzaffarabad. "S'il y avait eu un hôpital à Sharda pour accoucher, elle aurait pu être sauvée", soupire-t-il.
Soucieuses d'enrayer cette tendance, les autorités pakistanaises ont mis sur pied en 2007 un programme de santé prévoyant des primes pour les médecins, notamment femmes, prêts à s'installer dans la région.
Ils y sont mieux payés: le gouvernement a fixé le salaire moyen à 80.000 roupies par mois (680 euros) dans les zones rurales cachemiries, contre 65.000 roupies en ville, indique le Dr Khan.
Pour les spécialistes, le salaire dans les zones reculées est fixé à 150.000 roupies (1.300 euros), contre 100.000 en ville, selon lui.

Libé
Lundi 27 Juin 2016

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