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Anouar Kbibech : L’islam «républicain» est respectueux des valeurs et des lois de la République


Les musulmans de France ne sont plus des «invités». Ils font partie de la famille et sont désormais les enfants de la République



Anouar Kbibech est président du  Conseil français du culte 
musulman  (CFCM), instance 
représentative du culte 
musulman en France 
depuis juin dernier. 
Il est aussi président du  
Rassemblement des Musulmans 
de France (RMF), Fédération 
regroupant plus de 500 
mosquées en France, c
omposante majoritaire du CFCM et membre fondateur 
de la Conférence des 
responsables de culte en France  (CRCF), 
regroupant les responsables 
de tous les cultes : catholique, 
protestant, orthodoxe, juif, 
musulman et bouddhiste. 
Il est diplômé de l’Ecole 
nationale des Ponts et 
Chaussées, filière 
bâtiment et génie civil.



Libé : Vous êtes président du CFCM depuis le début du mois de juillet. Quels  sont vos objectifs pour ce mandat dans une République où l’islam se trouve au cœur de toutes les querelles politiques?
Anouar Kbibech: Nous avons effectivement un véritable défi à relever, à savoir l’image de l’islam et des musulmans au sein de la société française.
Cette image est fortement affectée par les évènements au Moyen-Orient, avec les exactions qui sont commises au nom de la religion. Mais cette image est également affectée par les polémiques à répétition qui sont entretenues par certains politiques, à travers des déclarations qui stigmatisent les musulmans de France.
Le CFCM doit absolument mener un travail de pédagogie auprès de nos compatriotes pour condamner clairement et fermement tous ces actes terroristes qui ne peuvent se réclamer d’aucune religion ; mais également pour démontrer au quotidien que les musulmans de France n’aspirent qu’à vivre pleinement et sereinement leur spiritualité, dans le respect des valeurs et des lois de la République.
Nous devons contribuer à créer les conditions d’un climat apaisé pour pouvoir s’attaquer aux vrais dossiers liés à la pratique du culte musulman en France. Et ils sont nombreux.
La radicalisation des jeunes en France d’origine musulmane ou non et leurs voyages en Syrie et en Irak sont perçus comme une menace aujourd’hui en France. Que fait le CFCM pour contrer ce phénomène inquiétant pour des pays non musulmans voire musulmans ?
Tout d’abord, il faut saluer la prise de conscience des musulmans de France de la gravité des risques de radicalisation qui peuvent toucher certains jeunes. En effet, les statistiques du ministère de l’Intérieur indiquent que près de 2.000 jeunes de France sont concernés par des voyages en Irak ou en Syrie. 
Le CFCM et les Fédérations qui le composent, se sont mobilisés depuis plusieurs mois avec l’organisation d’un certain nombre de colloques et de conférences sur le sujet. L’objectif était de comprendre les racines du mal, d’analyser le processus de radicalisation chez les jeunes et de proposer des remèdes et des moyens de prévention de ce fléau.  
Bien sûr, le rôle des imams dans les mosquées et celui des aumôniers musulmans dans les prisons sont très importants. Par contre, nous constatons que les mobiles de radicalisation ne sont pas uniquement d’ordre religieux. Ils sont également d’ordre économique et social. Donc, pour une problématique globale, il faut apporter une réponse globale.
Comment le CFCM peut toucher les jeunes musulmans en France qui sont plus connectés sur la Toile que présents dans les mosquées ?
Vous avez raison. Les études montrent que 90% des cas de radicalisation se font sur Internet et les réseaux sociaux. C’est pour cela qu’il faut construire un discours alternatif à celui des groupes djihadistes et investir les réseaux sociaux pour éviter aux jeunes qui se posent des questions à ne trouver que de mauvaises réponses ou des réponses erronées à leurs questions.
Par ailleurs, le CFCM doit mettre en œuvre de nouveaux modes de communication pour aller à la rencontre des jeunes. Ceci passe par la rénovation du site Internet du CFCM, mais passe également par une présence plus forte dans les réseaux sociaux et les forums d’échange.  
Tout le monde aujourd’hui parle d’un islam républicain. En quoi consiste-t-il ?
Certains se posent la question de la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la République. Pour nous, cette question n’a pas de sens.
Nous vivons effectivement dans un Etat laïc et la laïcité garantit à chacun de croire ou de ne pas croire. Elle garantit également à ceux qui croient de vivre leur religion et leur spiritualité dans les meilleures conditions.
En définitive, l’islam « républicain » est un islam respectueux des valeurs et des  lois de la République. Et c’est l’islam qui est aujourd’hui prôné et porté par l’ensemble des musulmans de France.
Bien sûr, dans ce cadre, les musulmans de France ont un certain nombre de défis à relever :
Nous devons contribuer à la vie de la nation dans les différents domaines politique, économique et social en assumant nos devoirs en tant que «citoyens à part entière», et non en tant que « citoyens entièrement à part». 
Nous devons également coordonner nos efforts afin d’innover et de mettre en place de nouvelles formes de religiosité qui, tout en respectant les aspects immuables de notre religion, prennent en compte notre contexte de vie avec ses contraintes, ses réalités et ses défis. 
 Il est certain qu’un tel renouveau et qu’une telle réforme ont besoin d’échanges, de réflexion et de débats entre nous, pour faire émerger un islam de France qui soit à la hauteur des défis majeurs auxquels il doit faire face.

Le Maroc a développé une formation des imams et des études théologiques.  Beaucoup de pays souhaitent  profiter de cette expérience. Le CFCM a-t-il sollicité Rabat à ce sujet ?
Le Royaume du Maroc a effectivement développé un grand savoir-faire et une solide expérience dans le domaine, notamment par l’initiative de rénovation du champ religieux entreprise depuis plusieurs années par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. 
Aujourd’hui, beaucoup de pays d’Afrique et d’Europe souhaitent effectivement profiter de cette expérience.
Le domaine de la « formation des imams et des morchidates » intéresse plus particulièrement la France. Il y a des contacts réguliers entre la France et le Maroc pour examiner les moyens de mise en œuvre d’une coopération en la matière.   
Comment agit le CFCM face à la recrudescence de l’islamophobie en France surtout après les attentats de Paris en  janvier dernier ?
Au lendemain des attentats tragiques de Paris, il y a eu une explosion d’actes anti-musulmans en France. En effet, 14 actes avaient été recensés en janvier 2014, alors qu’en janvier 2015, plus de 170 actes ont été enregistrés après les attentats.
Par ailleurs, plusieurs mosquées ont fait l’objet d’attaques, parfois par des tirs à balle réelle ou par le lancer de grenades.
Le CFCM suit avec une attention particulière l’évolution de la situation, notamment à travers le recensement effectué par l’Observatoire national contre l’islamophobie du CFCM, en coordination avec le ministère de l’Intérieur. 
En réaction à cette flambée de violence, il faut saluer la mobilisation du gouvernement et des pouvoirs publics pour assurer la protection et la sécurité des lieux de culte de toutes les confessions. En effet, plus de 10.500 militaires ont été affectés à la surveillance des sites les plus sensibles et les plus exposés. Ce dispositif bénéficie également aux mosquées de France. De même, un budget de 9 millions d’euros sur 3 ans a été débloqué pour contribuer à la sécurisation des mosquées et des lieux de culte, notamment par la mise en place d’une vidéosurveillance.   
Le gouvernement français souhaite faire évoluer  le CFCM. Comment voyez-vous la démarche du gouvernement socialiste ?
La mise en place de « l’Instance de dialogue » le 15 juin dernier concrétise le souhait du gouvernement d’entretenir avec  les représentants du culte musulman un dialogue franc et régulier, afin d’examiner de façon concertée les questions intéressant la pratique du culte musulman, dans le respect du principe de la laïcité.
Ceci démontre tout l’intérêt que porte le gouvernement, qui incarne l’Etat, aux attentes et aux aspirations des citoyens français de confession musulmane … et nous ne pouvons que nous en réjouir et nous en féliciter !
 Par ailleurs, et comme l’a également précisé le ministre de l’Intérieur lui-même, il ne s’agit nullement de créer une organisation nouvelle des Français de confession musulmane, mais bien de réunir un «forum d’échanges » régulier entre l’Etat, à travers tous les ministères et toutes les administrations concernées, et les principaux acteurs du culte musulman de France.
Il y a donc là une nouvelle page de l’histoire de  France dans sa relation avec le culte musulman qui s’écrit par l’installation de cette nouvelle « Instance de dialogue », en complémentarité et non en concurrence avec les institutions représentatives du culte musulman que sont le CFCM (Conseil national) et les CRCM (Conseils régionaux).
Est-ce que les musulmans de France ont encore de l’avenir dans ce pays  avec d’un côté l’évolution rapide de l’extrême droite, l’islamophobie et la peur de la société française de  l’islam de l’autre ?
La question ne se pose pas du tout ! L’islam représente aujourd’hui la deuxième religion de France. Et les citoyens français de confession musulmane font partie intégrante de la nation française.
Avec la mise en place du CFCM en 2003, nombre de responsables politiques ont dit que l’islam a été invité à la table de la République. Or, aujourd’hui, les musulmans de France ne sont plus des « invités ». Ils font partie de la famille et  sont désormais les enfants de la République. 
Et le ministre de l’Intérieur, Bernard Caseneuve, a déclaré à plusieurs reprises en s’adressant aux musulmans, que la République doit accueillir dans ses bras tous ses enfants.
Bien sûr, le contexte actuel n’est pas facile. Mais nous restons tous confiants pour construire un avenir radieux pour les citoyens français de confession musulmane dans leur pays  … la France. 
Quel rapport  entretenez-vous avec votre pays d’origine en tant  que responsable du CFCM en France  et représentant de l’islam français ?
 Tout d’abord, tout au long de mon enfance et de mon adolescence au Maroc, je me suis imprégné des valeurs de l’islam du juste milieu : ce sont les valeurs de modération, de tolérance et de l’ouverture sur l’autre.
Ensuite, en tant que responsable français du culte musulman, je dois contribuer à la définition du contour d’un islam qui respecte bien sûr les principes immuables de notre religion et qui s’intègre parfaitement dans le contexte et la réalité française.
Donc, à travers ce travail de composition, nous nous devons d’être des traits d’union entre notre pays d’origine, le Maroc, et notre pays d’adoption, la France. 
 

Propos recueillis par Youssef Lahlali
Lundi 3 Août 2015

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