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Anaïs Nin: l'amoureuse de Fès




Au tournant des siècles, Fès  a toujours constitué un centre de rayonnement de la culture universelle. Tous les écrivains, les artistes qui ont marqué les siècles précédents y font leurs premières escales. Terre d'accueil privilégiée, lieu de rencontre par excellence, endroit propice à la création, aux influences de toutes sortes, Fès est un creuset de cultures. C'est dans cette ville fascinante que va plonger Anaïs Nin.
Dans son journal intime qui couvre la période allant de 1934-1939, elle racontait: « Voyage au Maroc. Bref mais marquant. Je suis tombée amoureuse de Fés. Paix. Dignité. Humilité. Je viens de quitter le balcon où je me terrais, en train d'écouter la prière du soir monter au-dessus de la cité blanche. Emotion religieuse éveillée par la vie des Arabes, sa simplicité, sa beauté fondamentale ».
Anaïs Nin est née en 1903 dans une famille d'origine danoise, naturalisée américaine, Marquée par cette double culture, elle doit sa notoriété à la publication de journaux intimes qui offrent une vision profonde de sa vie privée et  de ses relations. Et comme beaucoup d'écrivains, elle cultivait les lettres. Dans ses œuvres, il y a un peu de tout: biographie, roman, histoire, récits de voyages, travaux d'érudition. Un seul de ses ouvrages est resté, son «journal»1934-1939. Ce «journal» est le témoin de ses pensées et de sa vie. Elle y relate ses expériences et ses aventures.
Dans  son «journal», Anaïs Nin nous entraîne dans l'intimité de sa vie, de ses secrets et nous fait revivre les années trente,  événements si fertiles pour elle. En lisant ce «journal», nous sommes devant une écrivaine  franche et érudite qui cultivait les lettres et quand on emploie les mots "franche", et "érudite" c'est dans  le bon sens. En outre, cet ouvrage est le seul de ses livres qui évoque sa jeunesse et ses rapports avec le monde des émotions, joies, tristesses, ses récits et ses souvenirs égrenés avec  sérénité et authenticité.
Anaïs Nin, au cours de ces fabuleuses années trente, va voyager beaucoup. Alors qu'elle visitait le Maroc, elle décida de faire de Fès, sa résidence passagère. La ville de Fès, ce centre religieux et universitaire musulman, vient de lui offrir son charme et sa beauté et de combler ses avides conjectures. Fès avait éveillé chez elle une soif de vie et de liberté: « L'atmosphère est si claire, si blanche et bleue, que l'on a l'impression que l'on peut voir le monde entier aussi distinctement que l'on voit. A Fès, les oiseaux ne jacassent pas comme à Paris, ils font entendre des trilles mélodieux avec une ferveur tropicale et chanteurs d'opéra ».
A Fès, Anaïs Nin avait trouvé le seul vrai bonheur: la paix et l'équilibre de l'âme. De cet hôtel  mauresque, elle regardait en permanence de sa fenêtre: « Les rues et les maisons se mêlent de façon inextricable, imbriquées les unes dans  les autres, avec des passerelles entre les maisons, des passages couverts par des treillages qui font de l'ombre sur le sol. Ils semblent se croiser à l'intérieur d'une maison, on ne sait jamais quand on est dans une rue, un patio, un passage; comme la moitié des maisons ouvrent sur la rue, on se perd immédiatement ».
Le Maroc  était l'un des pays qui ont aimanté de manière constante le regard d'Anaïs Nin. Le Maroc était pour elle une échappée naturelle. Autrement dit une féerie. A Fès, elle ne songeait  pas au lendemain. Fès était une ville du présent, une cité des illusions où elle: « déambule dans le labyrinthe des rues comme un intestin, deux mètres  de large, dans le gouffre des yeux, dans la paix ».  De tous les paysages attachés à la mémoire d'Anaïs Nin, la lenteur et la foule, lisons ce passage de son «journal»: « La lenteur. Foule dans la rue. Coude à coude. Ils vous soufflent au visage; mais avec un silence, une gravité rêveuse. Les enfants crient et rient et courent ».
 De ce voyage à Fès tant souhaité et reconquis, Anaïs Nin profitait en même temps pour emplir ses yeux et enrichir son esprit du monde. Errante, elle n'avait vu d'autres paysages que ceux de Fès. Et comme toujours,  Fès était fleurie de femmes gracieuses qui avaient des beaux visages, des yeux étincelants, des traits sensuels. Au cours  de ses promenades, elle visitait les quartiers populaires: « Mystère et labyrinthe. Rues complexes. Murs anonymes. Luxe secret. Secret de ces maisons sans fenêtres sur la rue. Les fenêtres et la porte donnent sur le patio.  Le patio a un jet d'eau et des plantes ravissantes.  Les jardins sont dessinés comme un labyrinthe. Les buissons sont disposés en sorte que l'on risque de se perdre dans leur dédale. Ils aiment avoir l'impression d'être perdus. On a interprété cela comme un désir  de reproduire l'infini ».
Lors de son errance, Anaïs Nin s'aperçoit que Fès est un espace de liberté. Les pages consacrées à cette ville sont des chefs-d'œuvre d'émotion. Notamment celles qui évoquent ses fortes impressions: « Fès est une drogue. Elle vous prend dans ses rets. La vie des sens, de la poésie, de l'illusion et du rêve. Cela me rendait passionnée, de rester là, assise sur des coussins, avec de la musique, les oiseaux, les fontaines, la beauté infinie des motifs de la mosaïque, la bouilloire qui chantait, les nombreux plateaux de cuivre qui brillaient, les douze flacons de parfum à la rose, et le bois de santal fumant dans le braséro, et les coucous carillonnant à leur guise en désaccord ».
Cet exil de Fès ne lui avait apporté que des bonheurs. Aux ambiances infinies qui faisaient bourdonner la ville tout le jour, s'ajoutait une ville de la nuit qui grisait citadins et visiteurs: « Il était minuit passé. La ville, tellement grouillante dans la journée que j'avais du mal à y faire un pas, était déserte, silencieuse. Le veilleur de nuit dort sur le seuil des maisons. Il y a des portes entre les différents quartiers. Il a fallu ouvrir six portes pour nous, avec d'énormes clefs. Il est interdit de circuler la nuit, sauf par permission spéciale et avec un laissez-passer que le soldat montrait à chaque veilleur ».
Les femmes de Fès: « Elles marchaient voilées, en riant, ne laissant voir   que leurs yeux et le bout de leurs doigts couverts de henné qui retient leur voile. Leurs amples jupes blanches et leurs ceintures aux lourdes broderies les faisaient paraître aussi lourdes et massives que les coussins sur lesquels elles aiment être assises », écrit Anaïs Nin dans son «journal». Elle avait l'impression que ces femmes se contentaient de leurs vies et qu'elles se tenaient dans l'ombre de leurs maîtres; « on m'autorisa à visiter le harem. Sept femmes d'âges divers, mais toutes corpulentes, assises autour d'une table basse, étaient en train de manger des sucres d'orges et des dattes. Nous avons discuté vernis à ongles. Elles en voulaient du mien qui était nacré. Elles m'expliquèrent comment elles se faisaient les yeux ».
Anaïs Nin était très férue de la beauté de Fès et de ses vestiges architecturaux. Elle adorait se promener dans ses rues: « Je m'étais promenée avec les Arabes, j'avais chanté et prié avec eux un Dieu qui commandait la résignation. Avec les Arabes, je m'étais accroupie dans le calme. Voies sans issue et allongez-vous sous les murs couleur de boue, écoutez le cuivre que l'on martèle, regardez ces teinturiers plonger leurs soies dans les banquets orange. Enfin, je parcourais tranquille les rues de mon propre labyrinthe ».
Fès que l’on ne peut apprécier qu'au superlatif, vient de séduire Anaïs Nin. Et comme on ne peut bien parler que de ce qu'on aime, c'est avec beaucoup d'amour qu'elle a parlé de Fès. Son lien avec cette ville n'était pas seulement touristique. Il y avait quelque chose de plus intime. Les secrets de Fès tiennent une place dans son «journal». En lisant cet ouvrage, on constate qu'Anaïs Nin a laissé des pages d'une grande beauté, mêlant les notes les plus réalistes aux remarques les plus cocasses.
Le «journal» 1934-1939 est celui de ses ouvrages que nous préférons parce qu'Anaïs Nin confesse avec une tranquille sincérité, dans un style beaucoup moins voulu que dans ses écrits. Son «journal» répond très bien à ce goût d'une vérité subtile, essentielle, et trop souvent fugitive. Une âme émotive, sensitive même, y note ses réactions du moment. Son œuvre entre dans sa vie posthume, c'est-à-dire dans sa vraie vie. Et nous croyons qu'on s’aperçoit bien maintenant comment cette œuvre se situe dans une très longue évolution littéraire, qui s'est déroulée au cours du siècle précédent pour trouver à notre époque son dénouement humain.
     Trente ans ont passé après sa mort durant lesquels son œuvre n'a cessé de grandir. L'œuvre d'Anaïs Nin réconcilie la paix et l'équilibre de l'âme. Et tout est dit sur elle par cette seule phrase. “Il n'y a pas, à la vérité d'autres préoccupations en ce monde, que celui de la paix et de l'équilibre de l'âme”. C'est pourquoi Anaïs parle de  la paix  presque chaque fois qu'elle parle de la vie et des arts des villes. Dans l’un des passages de son journal elle écrit: « Fès. On finit toujours par rencontrer, tôt ou tard, une cité à l'image de ces cités intérieures. Fès est une image de mon moi intérieur. C'est peut-être ce qui  explique la fascination que j'éprouve. Voilée, pleine et inépuisable labyrinthe riche et changeant, je finis par m'y perdre. Passion pour le mystère, l'inconnu, l'infini et l'inexploré ».                                                                                                                                                           


Par Miloudi Belmir
Vendredi 2 Octobre 2009

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