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Alexandre Pajon : Le 18ème Salon international de Tanger des livres et des arts célèbre les Afriques




Alexandre Pajon : Le 18ème Salon  international de Tanger des livres  et des arts célèbre les Afriques
La capitale du Détroit  
accueillera, du 7 au 11 mai prochain, le 18ème Salon 
international de Tanger des livres et des arts. Organisé par l’Institut français de Tanger sur le thème des «Afriques», en partenariat avec l’Association 
Tanger-Région action 
culturelle, cet événement s’inscrit dans le cadre de la nouvelle Saison culturelle France-Maroc. 
Cinq jours durant, écrivains, artistes, philosophes 
et penseurs attachés 
au continent africain 
se retrouveront dans 
le magnifique Palais des Institutions italiennes 
de la ville pour échanger 
et réfléchir autour 
de sa diversité et de son 
avenir. 
Alexandre Pajon, 
le directeur de l’IFM 
de Tanger, nous en dit plus sur cet important 
rendez-vous. Entretien.
 
 
Libé : La 18ème édition  du Salon de Tanger sera placée sous le signe des « Afriques ». Pourquoi cette appellation et cet intérêt pour le continent africain ?
 
Alexandre Pajon: L’idée de travailler sur l’Afrique nous a obligés à réfléchir immédiatement sur le fait que le Maroc est une Afrique. Si l’on dit qu’il y a une Afrique, c’est qu’il en a d’autres et que le Maroc est, peut-être même, au carrefour de plusieurs de ces Afriques et qu’il est d’une diversité culturelle bien connue. 
On a donc décidé, partant du Maroc et de Tanger, pour réfléchir sur l’Afrique que le mieux était de tenir compte de cette diversité des Afriques. Erik Orsenna, qu’on invite cette année au Salon, revient d’ailleurs sur cette idée de la diversité des Afriques dans un article publié cet hiver. Mais étant donné qu’il est académicien, il n’a pas mis d’S. Pour que cela soit bien clair, nous l’avons fait.
Pourquoi parler des Afriques ? Parce que le Salon de Tanger a l’habitude de traiter des questions qui traversent un peu la société. Il n’est pas simplement un salon littéraire. C’est un salon où l’on débat : on n’a pu parler des mémoires des prisonniers de l’époque difficile que le Maroc a connue, on a eu des rencontres sur les questions d’environnement, de la ville, de l’océan, etc.
Et là, c’est la suite de deux salons que j’avais déjà organisés. Le premier portait sur «Le numérique, une nouvelle ère» où on s’était interrogé sur l’impact de la révolution numérique sur la vie politique mais aussi sur l’édition écrite et phonographique ainsi que sur la société blogosphère. Et ce, un an avant le Printemps arabe. Par la suite, on a préféré réfléchir sur la blogosphère qui était très dense en ce moment-là d’autant plus que cela tombait en plein deuxième tour des élections présidentielles en France.
Nombreux se sont alors demandés où était passée la littérature dans cette histoire. C’est ainsi qu’après avoir fait l’éloge de la vitesse, on a voulu s’orienter sur quelque chose qui est dans l’air du temps : l’éloge de la lenteur. 
On ne peut pas faire de politique, penser, lire, aimer, créer ou encore rencontrer les autres si on n’en prend pas le temps. On a donc choisi l’année dernière de faire un éloge de la lenteur représenté par cet âne qui se baladait sur la colline pour aller retrouver la belle famille de Ouarzaze dans le sud d’Essaouira. 
La synthèse de tout cela, entre modernité et lenteur, entre justement toutes ces pressions qui marquent la vie internationale et la globalisation, l’Afrique est une terre d’avenir qui peut profiter de cette relation à la nature, de cette relation à l’autre, d’une certaine lenteur. Mais tout en étant déjà dans la modernité. D’où la croissance économique d’un certain nombre Etats. Et cela nous permettait d’aborder directement l’une des préoccupations majeures du Maroc d’aujourd’hui qui est beaucoup plus dans une logique africaine. C’est-à-dire que l’Union du Maghreb arabe, sans avoir d’opinion là-dessus, n’est pas aujourd’hui d’actualité. Alors que l’on voit bien la façon dont les banques, les entreprises de télécommunication, les radios, les médias, les universités, le Souverain lui-même se déplacent pour aller dans le Sud. Ici en Guinée dans quelques jours, au Mali encore de nouveau. Donc l’actualité du Maroc est une actualité africaine où le Maroc n’est plus simplement le Sud désemparé d’un Nord riche. C’est un Nord émergent et dynamique pour un Sud qui cherche ses marques et qui va les trouver chez un frère africain.
Voilà l’idée du Salon : c’est faire des débats là-dessus, valoriser la littérature du continent. D’ailleurs, on aura très peu d’auteurs français en dehors d’Erik Orsenna. On  aura une majorité d’auteurs du continent. Comme chaque année, on aura aussi des auteurs anglophones, hispanophones. Bien sûr on aura des séquences en arabe et en darija, maintenant c’est une marque de fabrique. Mais au moment de déterminer la programmation, on peut remarquer que la participation des auteurs francophones de France est minoritaire.

Plusieurs manifestations sont organisées autour du livre et des arts à l’échelle nationale. Quelle est la particularité du Salon de Tanger, selon vous ?
 
Ce Salon accueille dans un espace unique entre 15.000 et 20.000 personnes, autrement il est d’une taille humaine. Ce n’est pas non plus un Salon où l’on négocie des droits, mais plutôt un lieu de rencontres. 
On fait venir essentiellement des jeunes des établissements scolaires marocains, lycées, collèges et maintenant des écoles primaires. C’est-à-dire qu’on ne travaille pas pour les établissements de la Mission française. 
Ce Salon est l’aboutissement d’une action de promotion du livre que l’on mène avec beaucoup de passion avec des ONG aux côtés des animateurs-éducateurs avec lesquels on va sur le terrain pour  toucher le plus grand nombre de personnes. 
Les élèves que nous faisons venir à ce Salon ne se baladent pas la main dans la main avec leur maîtresse qui les traîne d’un stand à l’autre. Ils vont participer à des ateliers et rencontrer des dessinateurs et des conteurs qui échangeront avec eux dans des langues qu’ils comprennent, notamment en arabe ou en darija.
Je ne veux pas imaginer qu’on fasse quelque chose à Tanger sans ignorer que la ville et la région sont peu alphabétisées. 
Notre objectif, c’est d’avoir un objet qui rayonne. Cette année, par exemple, on fait venir l’un des derniers conteurs de Jamâa El Fna. On va le faire tourner dans les lieux où d’autres conteurs traditionnels avaient autrefois exercé jusqu’au début des années 60. Puis, il s’installera pour proposer des contes africains de son répertoire.
Le Salon de Tanger est donc un événement gratuit plurilingue, proche du grand public, en particulier des jeunes  avec  des spectacles qui réunissent 400 à 600 personnes tous les soirs. Il permet à des gens de se rencontrer, dialoguer et de faire une action de promotion de la lecture et du livre pour le plus grand nombre à l’échelle de la région.
Et ce qui me ravit particulièrement, c’est que les gens viennent non pas pour consommer mais pour être ensemble dans un Tanger particulier et non mythique.
 
Pourriez-vous nous faire un bref bilan de la précédente édition ? En êtes-vous satisfait ?
 
On ne peut être totalement satisfait. Ceci dit, on a eu l’année dernière une très belle fréquentation; les séances de lecture se sont bien passées, les différentes rencontres ont été fructueuses et des projets d’édition ont même pu avancer.
Par contre, je reproche personnellement à la précédente édition d’avoir encore un trop peu rayonné dans la ville. J’ai constaté que les habitants des environs du quartier du Palais Moulay Hafid n’osaient pas entrer dans ce bel édifice au point qu’il a fallu souvent aller les chercher. Ce qu’on va devoir faire encore cette année, alors que ce lieu et la manifestation qu’il abrite sont ouverts à tout le monde.
 
Avez-vous trouvé une explication à cette réticence des populations ?
 
Il faut tout d'abord partir d'un constat : il y a des gens qui en sont encore à se demander si cet événement, pourtant ouvert à tous, s’adresse à eux. S’ils viennent sans appréhension voir les expositions que l’on fait à la galerie Delacroix, ce n’est hélas pas le cas au Palais de Moulay Hafid. Cet édifice est tellement imposant, avec de grands murs et des portes énormes, que cela impressionne une partie du public qui se dit « ce n’est pas pour nous ». 
Alors qu’il n’y a aucune raison qu’ils aient peur d’entrer, peur de la culture ou du livre. Il ne faut surtout pas qu’ils croient que cet événement est pour les autres. C’est pourquoi on va introduire la BD, un espace jeunesse et faire venir davantage d’enfants mais de manière organisée.
Notre objectif est d’être cette année encore au plus près de la société civile, particulièrement des jeunes. De même qu’on va travailler avec les étudiants africains autour du problème de l’immigration qui sera abordé de manière sous-jacente lors des débats sur la diversité des langues africaines, la solidarité régionale, les conditions du développement, l’histoire et la géographie de l’Afrique, entre autres. Il sera aussi organisé une  exposition des photos de l’Afrique d’aujourd’hui sur les grilles du Consulat général.  Une Afrique riante, gaie et pas du tout menaçante, pauvre ou misérable.
 
Au niveau des artistes et écrivains marocains, ressentez-vous une véritable adhésion ?
 
Bien sûr. La programmation se fait avec des partenaires locaux auxquels on n’impose aucune idée. Les auteurs, artistes et bien d’autres acteurs culturels proposent des projets que nous examinons ensemble autour d’une table. Ce projet actuel date d’une année et demie. 
Il faut savoir que ce Salon n’est pas un produit fait pour satisfaire les maisons d’édition françaises ou l’attente des francophones installés à Tanger pour vivre leur retraite. Il est destiné aux Marocains et on continuera à travailler avec les éditeurs marocains tout comme avec la presse nationale. Si je suis régulier à Rabat et à Casablanca, c’est justement pour rencontrer des Marocains qui bougent dans d’autres villes. 
 

Alexandre Pajon : Le 18ème Salon  international de Tanger des livres  et des arts célèbre les Afriques

Propos recueillis par Alain Bouithy
Jeudi 20 Février 2014

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