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Al-Qaïda et le Printemps arabe




Al-Qaïda et le Printemps arabe
En plein feu de l’action des différentes révolutions qui ont secoué le monde arabe, tout portait à croire que le grand perdant, suite à ces événements, est la nébuleuse Al-Qaïda. Tout un chacun reconnaît une certaine réalité et se targue des  bénéfices de ces révolutions, à savoir la chute de certains régimes comme faits vécus et entrés dans l’histoire, en attente de voir venir le tour pour d’autres.
Immédiatement après ces chutes, des élections libres, organisées en  parfaite transparence, ont vu le jour pour la première fois de la vie de ces pays : par l’intermédiaire des bulletins de vote, des chefs d’Etat et de gouvernement sont choisis. Pour tout observateur scrutant ces profondes mutations sociétales, un bon nombre de questions restent tout de même posées. Sachant en toute pertinence que les slogans clamés pendant ces révolutions relèvent des aspirations et des espoirs issus du droit naturel des populations : liberté, dignité et démocratie sous toutes ses formes. Ces aspirations sont-elles l’apanage des forces politiques qui ont remporté ces élections ? On ne peut se permettre de porter des jugements, surtout que tous les chefs élus n’ont pas cessé de parler de pouvoir démocratique et civil, préservant ainsi dignité et droit des citoyens.       
 Les quatre pays arabes qui ont connu un changement de régime sont bien la Tunisie, l’Egypte, la Libye et le Yémen qui reste tout de même un cas unique, où une passation de pouvoir a été effectuée par compromis entre l’ancien et le nouveau régime. Toutes les élections qui ont eu lieu dans ces pays, nous ont fait vivre  de nouvelles arrivées aux pouvoirs exécutifs, des forces politiques sans cesse réprimées par les régimes déchus. Il s’agit bien des forces politiques d’obédience islamiste.  Ce sont des forces politiques qui furent présentes dans la société, aussi bien dans l’action caritative que dans la société civile. A citer le bon exemple de l’Egypte : tous les syndicats professionnels tels ceux des  pharmaciens, des ingénieurs, des avocats, des médecins, des journalistes, y compris celui des étudiants, étaient entre les mains de la confrérie des frères musulmans. C’est la force politique la mieux structurée et la mieux organisée ; de ce point de vue, il est tout à fait naturel qu’elle accède au premier rang lors des suffrages organisés.
Cette relative digression nous ramène au sujet de cet article qui essaye de discuter l’action déstabilisatrice de la nébuleuse Al-Qaïda. Tous ces événements sont soumis à une orientation condensée sous forme de constatation qui, d’ailleurs, s’impose d’elle-même : la quasi-unanimité des commentateurs, observateurs, politologues orientaux et occidentaux relatent que  le grand perdant était Al-Qaïda. Rappelons que l’esprit des slogans de la dignité, de la liberté et de la démocratie n’a rien à voir avec le sien qui est le rétablissement littéral de la Loi islamique (la Chariya). Malheureusement, ce sont des pronostics qui ont tourné à perte et en toute vitesse. Et comme si toutes ces intelligences avaient eu la mémoire courte pour oublier que pendant l’invasion des troupes américaines de l’Irak, on se posait la question sur cette résistance tant attendue des multiples composantes de la grande armée irakienne. Cette armée s’est éclipsée du terrain de combat pour s’allier au nouveau venu qui est Al-Qaïda. Le résultat, ce sont plusieurs milliers de soldats américains revenus dans des cercueils, le départ de l’armée américaine comme résultat d’un échec cuisant en 2011 et la suite est connue par tout le monde : des violences au quotidien qui n’épargnent personne. Ajoutons à cela le fait d’être profondément touchés en tant qu’Arabes : assurément, cette guerre a permis d’arracher ce pays emblématique au monde arabe et de l’offrir sur un plateau en or au régime des Ayattollah d’Iran. Les Arabes ne pardonneront jamais cette usurpation, due à l’administration Bush.  
En effet, pendant toutes ces révolutions, le seul pays où la branche d’Al-Qaïda dans la Péninsule arabique opérait ouvertement dans plus d’une région est le Yémen. En profitant des vides sécuritaires et militaires dictés comme impératifs de concentrer toutes les potentialités dans les zones enflammées par les manifestations, cette région consolidait ses positions, occupait de vastes terrains voire des régions  tout entières, comme c’est le cas d’Abyan. Ce fut un choix bien calculé du régime de l’époque, qui a préféré assurer sa survie que de défendre le pays contre ces anciens et nouveaux intrus, venus spécialement déstabiliser le pays. C’est dans la douleur et le scepticisme des uns et des autres que le président Abdellah Saleh a cédé le pouvoir à son Premier ministre contre son immunité et celle des membres de sa famille. Pendant toute cette période révolutionnaire qui a duré plus d’une année, Al-Qaïda a bien renforcé ses positions. Les opérations isolées de drones américains (avion sans pilote) visant la liquidation de responsables de guerre  n’ont rien atténué des capacités de nuisance de la nébuleuse. Ceci s’est justifié pleinement par l’attentat perpétré contre la chancellerie militaire du pays, il y a  plus de deux  mois, à  l’occasion d’un défilé marquant une des fêtes nationales de ce pays. Ceci est le meilleur témoignage de l’implantation de cette branche d’Al-Qaïda dans ce pays.   
L’étroitesse du golfe d’Aden a permis de constater un système de vases communicants entre Al-Qaïda dans la Péninsule arabique et le mouvement Achabab Al Moujahidine en Somalie. Ce mouvement a perdu beaucoup de ses positions sur le terrain dans plus d’une région somalienne et  se retrouve maintenant réduit à la défensive face à la force d’intervention africaine. L’entrée victorieuse,  la semaine dernière, de ces forces dans la ville de Kismayo est un signal fort de l’épuisement de la nébuleuse dans ce pays, qui va certainement adopter la tactique des talibans afghans et pakistanais : la guérilla. C’est une tactique qui engendre des pertes dans les rangs des civils surtout, mais aussi dans le système loyal, qu’il soit sécuritaire ou militaire. Cela promet donc un avenir avec d’innombrables scènes de bains de sang.  
La révolution libyenne n’a pas été une affaire juteuse seulement pour le peuple libyen, qui s’est débarrassé d’un tyran resté plus de quarante ans au pouvoir. Il est évident que la folie des grandeurs, l’indifférence et l’insouciance sans limite, ont eu comme résultat l’effet pervers de s’autoproclamer roi des rois  de l’Afrique.
Il faut ajouter tout de même le très  mauvais impact qu’il avait eu sur la question de notre intégrité territoriale, en armant et en finançant le Polisario. Le second bénéficiaire de cette affaire juteuse est bien entendu Al-Qaïda. Sur ce plan, tout le  monde s’accorde qu’elle a gagné le gros lot pendant et tout au long de la révolution libyenne. En effet, pendant que les affrontements entre les forces révolutionnaires et le système phalangiste de Kadhafi étaient à leur paroxysme, dans le calme et à l’insu de tous, Al-Qaïda est arrivée à mettre la main sur  d’importantes quantités d’armes de toutes catégories et des munitions. Il faut reconnaître tout de même que des services de renseignements de certains pays comme l’Algérie ont  évoqué ce problème, mais sans être pris au sérieux à cause de leur complicité avec le régime libyen. D’autant plus qu’un tel problème ne revêtait aucune importance devant l’ampleur des événements vécus. Ces armes, une fois acheminées vers le Sud du pays et ensuite vers le Nord malien, sont devenues l’instrument qui a bouleversé l’équilibre des forces dans ce pays.  
Profitant du désordre qui y a régné, et ce, suite au putsh organisé par une junte militaire qui n’a pas su quoi faire d’un pouvoir qu’elle avait eu entre les mains -car elle avait en face d’elle toute la communauté internationale qui n’a nullement accepté ce genre de fait accompli-, les islamistes d’AQMI et du MUJUJAO avec le mouvement  des Touareg autochtones, ont eu le chemin facile à proclamer un Etat islamique sur un territoire regroupant les deux tiers du pays qui s’appelait jadis le Mali. Que faire devant une telle situation? La communauté internationale reste indécise. Le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) regroupant l’Algérie avec des pays sahariens, en tant que mécanisme conçu par Alger (qui s’efforce par tous les moyens de garder le Maroc hors de ce comité) face seulement au péril d’AQMI, reste paralysé et refusant toute intervention en dehors de ces pays.
Les Occidentaux sont suffisamment expérimentés devant ce genre de conflits vécus en Irak, et qui continue à l’être en  Afghanistan tout en étant mis  sur le compte du «Choc des civilisations», comme thèse développée dans les années 1990 par l’Américain Samuel Huntington. Ce dernier prédisait que les conflits à venir ne se noueraient plus autour de la quête de territoires ou d’affrontements idéologiques, comme ce fut le cas de la guerre froide, mais de confrontations culturelles et confessionnelles. Ces Occidentaux  n’ont plus l’intention de renouer avec des interventions militaires dont les résultats sont connus à l’avance. Une guerre n’est jamais propre, et dès les premiers civils touchés, les retentissements commencent à s’exprimer et les forces d’intervention deviennent des forces d’occupation.                                                                                                                                 
Le mouvement des Touareg autochtones a des revendications identitaires avec des aspirations démocratiques et modernes, qui n’ont rien à voir avec ceux des deux branches d’Al-Qaïda. C’est un mouvement qui revendique un territoire partagé entre plusieurs pays sahélo-sahariens, à l’instar des Kurdes au Moyen-Orient. Son alliance avec Al-Qaïda reste tout de même étrange et ne peut s’expliquer que par le pouvoir de la force dicté sur le terrain par les islamistes grâce aux armes récupérées sur le sol libyen. Ce mini-Etat et toutes ses orbites savent maintenant ce qui les attend, une force d’intervention africaine certes, mais la question posée est : quand et comment? La demande d’une force internationale a déjà été officiellement lancée par le gouvernement loyal lors de la dernière session de l’AG onusienne. La réponse viendra certainement quand le problème somalien sera décanté, car personne n’a envie d’ouvrir deux fronts avec un même ennemi. L’épuiser d’abord en Somalie et continuer à le faire encore plus au Mali.
Les renseignements de tous les pays limitrophes, ainsi que ceux des pays occidentaux y compris les USA, ne sont plus en hibernation. Ils guettent tout mouvement et toute action des groupes armés en place, et les téléobjectifs à bord des satellites américains dont la résolution est connue, devraient être en fonction à temps plein. C’est malheureusement un pays souverain qui s’est vu du jour au lendemain, occupé par les deux branches locales d’Al-Qaïda qui ont recruté et continuent à recruter impunément un peu partout et selon le même schéma. Repérer les personnes en situation de précarité et au ban de la société, les endoctriner après lavage de cerveau et les mettre à disposition comme chair à canon.

 * Professeur à l’Université Mohammed Ier d’Oujda
(A suivre)              


Par Abdelkrim Nougaou *
Samedi 20 Octobre 2012

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