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Ahmed Lahlimi Alami, Haut commissaire au plan à New Delhi : “Le modèle de croissance qui a prévalu dans la mondialisation affronte une profonde crise”




Ahmed Lahlimi Alami, Haut commissaire au plan à New Delhi : “Le modèle de croissance qui a prévalu dans la mondialisation affronte une  profonde crise”
Ahmed Lahlimi Alami, Haut commissaire au plan, prend part au 4ème Forum mondial sur les statistiques, le savoir et les politiques organisé jusqu’au 20 octobre
à New Delhi.
Dédié cette année
au thème “Le bien-être
pour promouvoir
le développement et la mise en place de politiques
efficaces”, il a présenté au nom du continent africain les conclusions de la conférence africaine sur la mesure du bien-être et le progrès des sociétés organisée, à Rabat du 19 au 21 avril 2012.
Voici le texte de son
intervention lors de la séance d’ouverture du forum, le 16 courant.


«Je mesure le privilège qui m’échoit autant que la difficulté de la tâche qui m’incombe de rendre compte des travaux de la conférence africaine sur la mesure du bien-être et du progrès des sociétés. Cette conférence qui s’est tenue à Rabat du 19 au 21 avril 2012 a été, comme vous le savez, co-organsée par le Haut commissariat au plan et le Centre de développement de l’OCDE en étroite collaboration avec le Partenariat statistique au service du développement à l’aube du 21e siècle (PARIS21), la Banque africaine de développement (BAD) et la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA).
La participation à cette conférence d’éminents experts et responsables économistes, statisticiens et acteurs de la société civile, de différents pays africains, a donné, comme on pouvait s’y attendre, une richesse particulière à ses débats et à ses conclusions.

Contexte d’une Afrique diverse et unie

Au regard de la diversité de sa géographie physique et humaine, on est souvent porté à parler de l’Afrique au pluriel même si la disparité temporelle des transitions démographique,  économique et sociétale conduit souvent à  la distinction entre les pays de l’Afrique du Nord et ceux de l’Afrique subsaharienne.  En raison, cependant, de la forte similitude des défis de la compétitivité globale que rencontrent les pays de l’une et de l’autre, la démarche qui a prévalu dans notre conférence ne s’est référée à cette distinction que pour autant que la compréhensibilité des données l’imposait.
Endossant les conclusions de plusieurs analyses prospectives, la conférence a rappelé la vocation de l’Afrique  à devenir l’un des centres de gravité de l’économie mondiale de demain. Avec une croissance moyenne de l’ordre de 6%, en nette rupture par rapport à la décennie précédente, elle participe déjà de ce basculement géostratégique que connaissent actuellement les sources de la croissance mondiale. Le moteur de cette croissance dans plusieurs pays reste cependant localisé dans quelques secteurs d’exportation agroindustriels et miniers. Ces derniers ont certes contribué au développement des échanges extérieurs de l’Afrique et au renforcement de son poids dans la dynamique émergente des rapports Sud-Sud mais restent, cependant, faiblement intégrés au reste de l’économie.
L’agriculture, pourvoyeuse de 60% de l’emploi et principale source de subsistance de la majorité de la population  reste, malgré cela,  le secteur qui souffre le plus du manque d’infrastructures et bénéficie le moins du progrès technique. Au même titre que le secteur hypertrophié des services où dominent de menues activités informelles, elle contribue à la faiblesse du niveau de productivité de l’ensemble de  l’économie  globale.

Progrès social et modèle de développement

Avec le taux de croissance le plus élevé de la planète de sa population, dû notamment au retard de la transition démographique des pays subsahariens, l’Afrique a un produit intérieur brut par habitant qui tend aujourd’hui à devenir le plus faible de toutes les régions, alors qu’il leur était comparable voire supérieur à certaines d’entre elles au début des années 80.
Ce décalage entre population et croissance économique est à l’origine d’un défi que l’Afrique affronte aujourd’hui et aussi longtemps que durera son modèle de développement, celui de trouver du travail à une partie croissante de la population entrant aux âges d’activité. Le défi sera celui que pose une jeunesse de plus en plus instruite et féminisée,  de plus en plus exigeante d’emplois décents et porteuse de nouveaux modèles de consommation et de valeurs.  Ce défi continuera à être au cœur de la problématique de la cohésion sociale et du bien-être de la population des pays africains.
A cet égard, la persistance de la pauvreté à des niveaux élevés  et le creusement des inégalités trouvent une grande partie de leur origine dans la prévalence du chômage et la précarité de l’emploi dont souffre une forte proportion de la population africaine en âge d’activité et en particulier parmi les jeunes et les diplômés. A titre d’illustration, rappelons que l’Afrique subsaharienne a le taux de pauvreté le plus élevé de toutes les régions du monde et se place en deuxième rang en termes d’inégalités sociales après l’Amérique du Sud. Du reste, l’Afrique dans son ensemble n’avait encore atteint en 2010 que les deux tiers de l’indice moyen de développement humain dans le monde, alors que l’Asie et toutes les autres régions avaient dépassé ce seuil.
Dans ces conditions, beaucoup de pays du continent n’auraient pas réalisé les OMD à l’échéance 2015, même si tout le monde s’accorde à saluer la résilience de l’Afrique aux effets économiques de la crise internationale et les taux de croissance qu’elle a globalement réalisés. Le moment n’est-il pas venu pour l’Afrique de s’interroger sur  l’origine  de tels niveaux de contre-performance des politiques publiques dans le domaine du développement humain? Le poids du passif historique, les contraintes de la mondialisation ou encore les effets des changements climatiques ou les contextes sécuritaires qui prévalent dans certaines sous-régions du continent, pour réels qu’ils soient, ne peuvent dispenser les politiques publiques d’être interpellées sur ces contre-performances. La perduration de tels niveaux de contre-performance et la situation prospective que laissent prévoir leurs projections dans le futur légitiment,  par-delà  l’efficacité des efforts fournis, la remise en question de la pertinence du modèle de développement  lui-même dans lequel ces politiques s’inscrivent.
Les plans nationaux, sous-régionaux et régionaux ou encore le cadre stratégique du nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (le NEPAD) continuent, cependant,  à s’inscrire, en général,  dans une démarche où le progrès social est subordonné à la réalisation de taux de croissance élevés et ses performances  évaluées le plus souvent  à l’aune des taux de réalisation des OMD.
Alors que le modèle de croissance qui a prévalu dans la mondialisation affronte une profonde crise des économies, des sociétés et des valeurs à travers  le monde, l’approche d’une évaluation des politiques publiques par la mesure du progrès social, par le bien-être des populations a vocation à s’inscrire dans une logique de dépassement de la sectorialisation des objectifs du développement et dans une dynamique d’ouverture sur un nouveau modèle de développement. C’est sur cette trame d’analyse de la situation générale en Afrique que se sont articulés les débats au cours des travaux de la conférence de Rabat et où les points de vue exprimés ont convergé sur les conclusions suivantes.

Mesurer le bien-être et le progrès social

Le PIB est le seul indicateur approprié pour mesurer  le niveau d’efficacité d’une politique économique sous l’angle de la croissance de la richesse d’un pays, mais occulte le contenu de cette richesse en termes d’effet sur les différentes catégories sociales. La comptabilité nationale permet certes une approche de ce contenu par le biais du revenu disponible des ménages et en particulier le revenu disponible ajusté de ces derniers, lequel intègre, en plus du revenu monétaire, l’ensemble des transferts sociaux. Il reste cependant que la comptabilité nationale ne renseigne pas sur la répartition sociale et territoriale des revenus pour une évaluation plus circonstanciée du progrès social réalisé par la croissance.
Les enquêtes auprès des ménages, indispensables à  cet effet, ne permettent pas cependant d’appréhender la situation des personnes dans sa complexe dialectique entre les conditions objectives et le vécu. C’est la problématique à laquelle le bien-être ambitionne d’apporter une réponse.  
Malgré l’absence d’interaction entre leurs différents objectifs et leur caractère sectoriel, les OMD continuent à constituer, en Afrique, une référence pertinente que plusieurs pays utilisent pour l’évaluation du progrès en matière de développement humain et que l’approche du bien-être devrait permettre d’enrichir et de contribuer à les intégrer dans une vision globale du développement.
Le bien-être est aussi important et sa mesure aussi pertinente pour le suivi du progrès en Afrique que dans toute autre région ou pays quel que soit son niveau de développement. Sa pertinence procède de sa mulidimentionnalité et doit par conséquent englober les dimensions de la vie matérielle telles que le logement, l’emploi et le revenu ainsi que celles  qui portent sur l’éducation, la santé,  les rapports avec l’environnement social et institutionnel.  
S’agissant de l’Afrique, l’approche du bien-être doit intégrer des dimensions qui marquent au niveau de son développement parfois beaucoup plus que dans d’autres pays la vie des populations notamment celles relevant de la pauvreté, l’emploi d’une façon générale et celui des jeunes  en particulier, l’accès aux infrastructures de base telles que la route et aux services sociaux élémentaires  tels que l’eau et l’électricité. Sur ce registre, des dimensions telles que la famille et la communauté ou encore la situation de la femme aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des ménages qui constituent des facteurs traditionnels de la cohésion sociale et de sécurisation des personnes devraient rester comme telles pendant longtemps.
Par ailleurs, les dimensions relatives à la sécurité des personnes et à leur confiance dans leur environnement social et institutionnel doivent prendre toute leur importance dans l’approche du bien-être dans des pays en transition comme c’est le cas en Afrique, ces dimensions étant liées d’une façon générale à la question de la gouvernance et de la participation démocratique des populations à la prise de décisions qui affectent leur situation et celles de leurs descendants.
L’approche du bien-être,  et peut-être plus encore dans les pays africains, doit être globale et porter sur ses dimensions aussi bien objectives que subjectives.

Développement des capacités statistiques en Afrique

Les organismes en charge de la statistique en Afrique doivent être renforcés pour leur permettre d’être opérationnels dans cette démarche du bien-être comme mesure du progrès social avec la complexité qu’elle revêt et la multidimensionalité de son objet. Cela implique d’institutionnaliser leur indépendance et les doter des ressources humaines et financières suffisantes pour développer une production statistique de qualité et assurer son utilisation pour l’éclairage et l’évaluation des politiques publiques. A cette occasion, la conférence a appelé  les statisticiens eux-mêmes à mieux faire entendre leur voix et veiller à la crédibilité de leurs travaux.
Outre ces recommandations, la conférence a été couronnée  par la décision de mettre en place un réseau africain dédié à la mesure du bien-être sous le nom de Wikirogress Africa. Il devrait être réalisé par la CEA, l’OCDE et le HCP. Au moment où je vous parle, ce réseau est déjà opérationnel et ambitionne de devenir une source riche d’informations sur les questions liées à la cohésion sociale, au bien-être et à la mesure du progrès en général».

Libé
Vendredi 19 Octobre 2012

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