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Ahmed Bencheikh : Les questions orales au Parlement relèvent de l’interpellation et non de l’évaluation




Ahmed Bencheikh : Les questions  orales au Parlement relèvent de  l’interpellation et non de l’évaluation
Ailleurs, l’évaluation 
est une culture. 
Ici, dans notre pays, elle fait lentement son chemin. 
Les politiques 
publiques restent 
sans évaluation ni 
relecture a posteriori. 
L’AME et le 
Réseau associatif 
de Zagora pour 
le développement 
et la démocratie 
(RAZDED) ont 
tenu récemment 
à Zagora 
un forum régional 
de l’évaluation. 
Une occasion où 
Libé a rencontré Ahmed Bencheikh, président 
de l’AME et expert 
en la matière, pour 
soulever cette 
question et son état 
au Maroc. 
Entretien. 

Libé : Où est-on avec le concept évaluation au Maroc?
 
Ahmed Bencheikh : A ses débuts. Ce que nous pouvons constater à ce sujet est que l’utilisation du concept avant 2011 était réduite à un discours creux sans suite, ni application. D’ailleurs, l’on ne lisait que rarement les corollaires de ce concept, à savoir redevabilité et reddition des comptes  ou ce que les anglo-saxons appellent accountability qui signifie en quelque sorte la responsabilité de rendre compte.  Après 2011, et plus précisément après la dynamique du 20 février, l’on assiste à une utilisation plus large de la part de tous les acteurs : politiques, économiques, sociaux et associatifs. Les médias ont  relayé le concept et en ont fait un cheval de bataille, dans leurs commentaires. Ce n’est donc pas étrange de voir une montée en puissance de la fonction d’évaluation. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le secrétaire général de l’Onu appelle devant 43 agences internationales de développement, à la promotion et l’intégration de la fonction d’évaluation, afin de réussir ces programmes mais aussi de mettre en place une nouvelle culture de développement.
 
En quoi la Constitution de 2011 avait-elle été de bon augure pour ce concept et cette culture?
 
C’est très important pour une société en voie de démocratisation de procéder à la reconnaissance officielle de la fonction d’évaluation. Mais ceci ne veut pas dire qu’on est déjà en phase avec les nouveaux standards internationaux en la matière. Est-ce que notre pays dispose des conditions minimales à l’évaluation? Franchement, notre association a des réserves à ce niveau. Car, à vrai dire, l’évaluation n’est pas encore une culture bien établie, ni sur le plan pratique, ni théorique, ni institutionnel. Dans cette atmosphère, l’article 70 de la Constitution stipule que «le Parlement exerce le pouvoir législatif. Il vote les lois, contrôle l’action du gouvernement et évalue les politiques publiques». C’est une première dans une Loi fondamentale marocaine. Mais, encore faut-il expliquer ce que veut dire l’acte d’évaluation.
 
Qu’est-ce qui manque ainsi à notre institution législative? N’évalue-t-elle pas les politiques publiques à travers les questions orales ? 
 
Non, on est encore loin de l’entreprise d’évaluation, et on est plutôt dans l’interpellation du gouvernement, en tant que mécanisme politique étroit, sinon politicien. Nous savons qu’à titre d’exemple, qu’en France il existe au sein de l’Assemblée nationale, un comité paritaire où tout un staff prépare le rapport d’évaluation dans une neutralité politique infaillible, ce qui permet à tous de s’arrêter sur les avancements, les réalisations et les manquements. Ce n’est pas pour des utilisations politiciennes, mais pour accompagner les politiques publiques et améliorer leur efficacité.

Quelles seraient, selon vous, les règles de l’évaluation?
 
Les règles sont généralement reconnues à l’échelle internationale. L’on trouve ainsi les critères d’évaluation développés par le Comité d’aide au développement de l’OCDE, en l’occurrence la pertinence, l’efficacité, l’efficience, la durabilité et l’impact. Il y a lieu de rajouter également, les principes de la cohérence (interne et externe) et la valeur ajoutée qui font également partie du corpus des critères des évaluations des politiques publiques, des programmes et des organisations. 
 
Quelles seraient les priorités d’une politique d’évaluation au Maroc? 
 
Au Maroc, il y a des priorités multiples (enseignement, santé, logement, emploi…) Mais, il faut dire qu’on ne peut évaluer tous les secteurs actuellement, étant donné le manque de mécanismes, car encore faut-il procéder à la mise en place d’organismes institutionnels à même de prévoir une politique nationale d’évaluation et faire faire les rapports et exposer les résultats et bilans au débat public.
 
Quel est le manque à gagner en suivant cette politique d’évaluation ? 
 
Le pays gagne beaucoup. En cas de bonne évaluation sur les services qui concernent directement la population tels que l’eau, l’électricité…, on constate qu’il y a généralement un surcoût, ce qui constitue un dysfonctionnement patent… là, on est déjà dans la déficience. Les exemples ne manquent pas à ce sujet, et on peut citer l’INDH, notamment quant au retard accusé lors des réalisations de projets ou lors du diagnostic et du montage de projets … l’on sait déjà combien de projets non réalisés du tout, inachevés ou simplement réalisés mais sans aucune opérationnalité pratique… C’est là encore le surcoût constaté pour les finances de l’Etat. Certes, l’INDH a été soumise à une évaluation, mais, à mon avis, ce n’était pas suffisant pour pouvoir en déceler les véritables manquements…Car, une évaluation efficace se traduit et débouche sur un impact manifeste et des résultats institutionnels et des mesures palliatives pratiques à suivre.
 
Et le rôle de la société civile dans tout cela ? 
 
Nous n’avons pas besoin réellement de soulever le rôle de la société civile, car  son statut actuellement constitutionnel lui permet un positionnement évaluatif certain. Il suffit qu’il soit doté de moyens et d’une expertise en la matière, d’où nos rencontres et forums régionaux, à travers lesquels nous essayons d’expliciter le rôle, l’objectif et l’aboutissement de l’évaluation. La déclaration de Chiang Mai, émanant du Forum organisé en décembre 2012 en Thaïlande, sur le partenariat de la société civile au service de l’amélioration de l’évaluation, souligne que « les organisations de la société civile, notamment les OVEP (Organisations volontaires de l’évaluation professionnelles), doivent jouer un rôle clé en influençant et en augmentant la demande en matière d’évaluation et l’utilisation de leurs résultats, ainsi qu’en renforçant la capacité des autorités locales et nationales, des collectivités, des ONG et des secteurs universitaires et privés, afin d’approuver et d’appuyer l’évaluation de leurs propres programmes et politiques. », Franchement je ne peux rien ajouter, et c’est là le rôle que notre association joue et entend jouer dans l’avenir. 

Comment la société civile, peut-elle, passer à l’évaluation pratique?
 
A travers la multiplicité des sessions de formation, mais aussi des exercices pratiques, nécessaires, à l’aide de l’augmentation des demandes d’évaluation. C’est ainsi que les acteurs civils pourraient apprendre les techniques pratiques et professionnelles… au Maroc, on manque encore de ressources humaines professionnelles à même de passer à l’acte… On reste ainsi loin par rapport à la situation en Australie, aux Etats-Unis ou encore au Royaume-Uni… où l’évaluation intéresse beaucoup le citoyen, l’électeur et influant sur les politiques publiques. 

Dernièrement, votre association s’est vu attribuer par le jury international de la 6ème conférence, le premier prix «African Development Prize». Pouvez-vous nous en parler?
 
Ce fut une distinction décernée par l’African Evaluation Association (AfrEA), pour notre projet «Initiative pour l’institutionnalisation de l’évaluation du développement au Maroc : un processus à construire, des défis à relever». C’est une fierté pour le Maroc, mais aussi une incitation à notre Association pour poursuivre ce long chemin de l’évaluation. Nous avons été distingués en présence de plus de 400 participants représentant 43 pays et organisations internationales (Banque mondiale, Unicef, BAD, etc.).

L’AME en bref 
 
Créée en 2008, l’Association marocaine d’évaluation contribue aux changements de pratiques et de comportements en vue de la promotion des valeurs de la démocratie et du développement au Maroc. Depuis sa création, l’AME s’est engagée à prendre conscience du caractère déterminant du suivi et de l’évaluation dans les stratégies et politiques publiques de développement, de leur réussite et de leurs limites. Elle vise également à approfondir le débat sur la pratique de l’évaluation et son impact sur le développement du pays. Un moyen pour réaliser tout cela, elle s’applique à renforcer la communauté d’évaluation au Maroc par ses compétences spécifiques en suivi & évaluation. L’objectif pour l’AME  étant d’institutionnaliser l’évaluation des politiques publiques au Maroc.
 



Mustapha Elouizi
Vendredi 28 Février 2014

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