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Afrique du Sud : La chute de l’ANC, un simple accident de parcours ?




Les électeurs de la nation arc-en-ciel ont été conviés aux urnes le 3 août 2016 dernier pour renouveler leurs représentants au niveau local. Le verdict est embarrassant pour le parti au pouvoir. En effet, le Congrès national africain (ANC) a encore perdu des positions. Ce recul électoral peut-il s’analyser sous le prisme d’un simple accident de parcours ? Assurément non !  Les raisons de cette débâcle ont des racines sociales, politiques, économiques, et le tout chapeauté par une mauvaise gouvernance.  

La lutte anti-apartheid,
un argument électoral dépassé

Depuis son accession au pouvoir en 1994, l’ANC règne sans partage sur l’Afrique du Sud. Les remous en son sein ont affecté sa suprématie. L’histoire enseigne d’ailleurs que la longévité au pouvoir finit toujours par émousser les soutiens. Pour ne citer que l’exemple récent du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) au Burkina Faso qui,  par son entêtement à s’accrocher au pouvoir, a fini par s’aliéner la frange jeune de la population.  L’ANC n’échappe pas à ce constat empirique. Le refus du rajeunissement du personnel politique en torpillant la démocratie interne au profit de brisquards politiques en déphasage avec les enjeux de la société sud-africaine en mutation, a  progressivement écorné  l’image du parti.
Pour une première participation à des élections municipales, les Combattants de la liberté économique (EFF), présidés par le virevoltant Julius Malema, obtiennent un score de 8%.  Lorsqu’on somme ce score obtenu à celui de l’ANC (56%), le résultat est supérieur à celui obtenu par l’ANC aux dernières élections locales en 2011 (61,95%). C’est dire que Julius Malema est parvenu non seulement à fidéliser son électorat de 2014 mais aussi à recruter de nouveaux électeurs, surtout quand on sait que  le parti des « blancs », à savoir l’Alliance démocratique, a réalisé un progrès d’un point (+1,06%) par rapport à 2011.  L’Alliance démocratique avait déjà réalisé un bond de 16 points en 2011. On est alors fondé à dire que la jeunesse sud-africaine a fait clairement le choix du renouveau en sanctionnant l’ANC.
Deux semaines avant les élections, la journée internationale « Mandela day » a été célébrée à travers le monde. Malgré la charge émotionnelle que porte cette journée,  l’ANC n’a plus autant d’impact autour de cette journée. En effet, les « free born », ces jeunes «  nés libres »  qui n’ont pas connu les affres de l’apartheid, sont moins sensibles à ce pan de l’histoire sud-africaine, même s’ils n’oublient pas le passé. Ils ont désormais envi d’avancer.
En prenant les commandes de l’Alliance démocratique en 2014, Mmusi Maimane, cet autre leader noir a sonné le glas de la « déracialisation » de la politique en Afrique Sud.  L’élite avant-gardiste de l’ANC qui continue de surfer sur la vague anti-apartheid, est sclérosée par sa résistance aux ségrégationnistes.  En l’espace de dix ans, l’ANC a perdu  environ 10% de son électorat lors des élections municipales : de 65%  en 2006, elle est passée à 61,95% en 2011  pour arriver à 56% en 2016.
Les politiques économiques qui peinent à faire reculer le chômage, les scandales de corruption au plus haut niveau, les violations des libertés individuelles, sont autant d’éléments qui ont entamé la confiance des populations.

Des politiques économiques inopérantes doublées d’une mauvaise gouvernance
L’Afrique du Sud a une croissance économique en recul. Sur les trois dernières années,  elle a régulièrement décru passant de 2,2% en 2013  à une prévision de 0,6% pour 2016. De plus, le peu de croissance obtenu n’est pas inclusive, d’où l’accroissement des inégalités sociales et raciales qui frappent les noirs. Le taux de chômage se situe à 26%,  et une personne sur deux est concernée dans la tranche d’âge de 15 à 24 ans. Les « born free » ayant en ligne de mire le chômage comme « apartheid », focalisent désormais leur intérêt sur les politiques économiques pouvant créer des emplois plus que sur les vielles rancœurs.
Pourtant, pour permettre un recul du chômage, l’Afrique du Sud aurait besoin de 5% à 7% de croissance économique, chose qui n’est envisageable qu’avec l’accroissement des investissements. L’indice de liberté économique, sous le magistère de Jacob Zuma, est passé de 63,8/100 en 2009 à 61,8/100 en 2013. En 2014, année électorale, cet indice a cru pour se situer à 62,5/100. La baisse s’est confirmée durant  son second quinquennat : 62,6/100 en 2015 contre 61,9/100 en 2016.
Les scandales de corruption dans lesquels le président Zuma s’est illustré ont entamé son aura et ont accru la méfiance envers son régime. Dès 2007, l’Afrique du Sud a perdu sa place dans le top des 50 pays les moins corrompus dans le monde ; et depuis 2011, il n’est même plus dans les 60 pays les moins corrompus. C’est dire qu’en matière de lutte contre la corruption, les efforts consentis n’ont pas été à la hauteur de ceux réalisés par d’autres pays sur la même période.
L’ANC a également été fortement marqué par le massacre des mineurs noirs de Marakana en 2012 (ouvriers d’une compagnie minière dont l’un des membres du conseil d’administration était le Vice-président Matamela Cyril Ramaphosa). Le spectre de cette tragédie hantera l’ANC aussi longtemps que la justice ne sera pas rendue. Ce ne sont plus des « blancs »  qui tuent impunément des noirs, des noirs anti-apartheid en font autant.
Le recul de l’ANC enseigne que la légitimité politique ne peut plus se construire sur les vestiges de discours dépassés, sur une sorte de rente historique, mais doit désormais reposer sur la base d’un vrai programme, une vraie politique économique susceptible de répondre aux attentes des sud-africains, notamment des jeunes.

 * Statisticien/Analyste politique
Article publié en collaboration
avec Libre Afrique

Par Honko Roger Judicaël Bemahoun *
Jeudi 18 Août 2016

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