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Abdelmaksoud Rachdi, lors du Forum sur la jeunesse et la transition démocratique en Méditerranée : “Il n’y a pas de démocratie sur commande”




Abdelmaksoud Rachdi, lors du Forum sur la jeunesse et la transition démocratique en Méditerranée : “Il n’y a pas de démocratie sur commande”
Depuis début 2011, le monde arabe est secoué par des soulèvements populaires, initiés et portés par des jeunes réclamant davantage de  liberté, de dignité et d’emploi.  Ils ont entre 16 et 19 ans et tous ont grandi et appris dans un monde déjà globalisé.
Ils s’estiment victimes du  chômage, d’autoritarisme et de répression, jugés en contradiction avec la société de consommation, l’insertion dans la mondialisation (NTIC), les processus d’individualisation et les transformations de la structure familiale.
Mais qui sont réellement ces jeunes? D’où viennent-ils? Que cherchent-ils? Et à quoi aspirent-ils? Autant de questions qui sous-tendent l’intérêt du séminaire intitulé «Jeunesse et transition démocratique en Méditerranée» et organisé les 10 et 11   décembre à Rabat par la Plateforme non gouvernementale EuroMed qui a souhaité contribuer, à partir d’une approche multidimensionnelle, à approfondir le débat sur la place et le rôle des jeunes dans ces processus de transition démocratique.  
Dans son allocution d’ouverture, Abdelmaksoud Rachdi, président de la Plateforme EuroMed a tenu à signaler, concernant les événements qui secouent le monde arabe, qu’on ne peut pas parler de révolutions mais de mouvements qui sont en train de se former. A ce propos, il a indiqué que plusieurs lectures de ces événements ont été prématurées et manquent de profondeur.
Selon lui, il faut attendre ce que ces mouvements en marche vont engendrer pour savoir quelle position à adopter et quelle démarche choisir afin de garantir l’émergence d’une société démocratique.   
Par la même occasion, le président de la Plateforme a insisté sur le rôle primordial de l’individu dans le développement et l’instauration de la démocratie. Selon lui, il n’y a pas de démocratie sur commande et il n’y a pas de démocratie qui ne répond pas aux attentes de la société.
Pour sa part, Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’Homme, a estimé que le Printemps arabe est l’articulation de trois mutations, à savoir, un contexte politique, social et économique défaillant; des mutations sociologiques radicales  et l’affermissement de la place de la femme dans la société arabe.
Aujourd’hui, ces trois mutations, selon l’intervenant, nous interpellent tous (familles, partis politiques, syndicats, société civile, gouvernement…) et posent quatre problématiques qu’il résume ainsi : quelles politiques publiques d’éducation, de santé, d’emploi, etc., pour intégrer les jeunes? Comment établir l’égalité homme-femme? Comment gérer les atteintes commises dans le passé en matière de droits de l’Homme? Et comment pacifier les processus de démocratisation en cours?
 Mais qu’en est-il des jeunes? Que veulent-ils? Pour Sylvie Floris, professeur à Science Po Paris, ces derniers cherchent la reconnaissance et une place sous le soleil. Ils sont plus individualistes que leurs parents, plus ouverts sur le monde extérieur surtout l’Europe et ils sont en phase avec le monde.
Ils estiment représenter une force et demandent d’avoir la place qui leur convient. Plus particulièrement, chez les jeunes femmes qui sont encore considérées comme l’objet de discrimination malgré l’adoption d’un nouveau Code de la famille au Maroc et les réformes relatives au statut de la famille en Tunisie. Selon les résultats d’une enquête menée auprès des jeunes maghrébins, la chercheuse française a constaté que ces jeunes  veulent du travail, la reconnaissance de leurs diplômes et de ne plus être traités comme des assistés.
Ils réclament également un Etat plus démocratique même s’ils croient de moins en moins aux processus électoraux.
Les politiques publiques mises en place répondent-elles à leurs attentes ? Pour Abdallah Saaf, professeur universitaire, la catégorie de jeunes est le parent pauvre des politiques publiques menées dans la région. L’ensemble des rapports établis à cet égard ont montré qu’il n’y a pas la mise en place de politiques globales vis-à-vis des jeunes et qu’il y a une fracture entre les décideurs des régions et leurs jeunes. Les politiques publiques destinées aux jeunes se situent à 1% du PIB dans la région Sud
 Selon lui, il y a prédominance d’une démarche paternaliste, souvent d’exclusion, envers cette catégorie même si tous les gouvernements de la région disent qu’ils ont pour préoccupation principale la jeunesse. «Globalement, malgré un discours de rajeunissement, la génération la plus âgée maintient le contrôle de l’orientation dans tous les secteurs y compris ceux où la catégorie des jeunes est la plus présente, d’où les écarts entre le cercle de décision ou les régimes en place et la jeunesse», a-t-il expliqué.
Pour M. Saaf, la situation n’a pas beaucoup bougé depuis lors. Nombre de jeunes font partie d’un nouveau prolétariat  qu’on retrouve dans l’industrie ou le commerce et ils sont prêts à remettre en cause les différentes formes de domination.
Sur un autre registre, Albino Da Cunha, professeur à l’Institut supérieur social et politique de Lisbonne (ISCP), a révélé que les jeunes des deux rives de la Méditerranée partagent les mêmes préoccupations, les mêmes valeurs et les mêmes centres d’intérêt.
Selon une enquête menée auprès des jeunes de Rabat, Tunis, Lisbonne, Madrid et Paris, Albino Da Cunha a indiqué que l’éducation, le chômage, la violence et la pauvreté figurent parmi les premières préoccupations de ces jeunes et que la liberté, la solidarité, la confiance, l’amitié, la dignité et la justice font partie des valeurs que partagent ces jeunes qui semblent partager également certains centres d’intérêt comme la culture, le voyage, le sport et la nature.
Pour ces jeunes, l’espace méditerranéen renvoie à l’idée de la mer, du voyage, du tourisme, du climat, de la richesse culturelle et de la gastronomie et estiment que la géographie, le commerce et l’histoire les rapprochent plus que d’autres facteurs.   
Pourtant, le chercheur de l’ISCP a constaté la fragilité de la connaissance interculturelle entre jeunes européens et maghrébins, bien que les jeunes de Rabat et de Tunis aient montré plus d’intérêt à connaître leurs alter ego européens et la profonde méconnaissance de l’espace méditerranéen comme un référentiel culturel commun même si ces jeunes font montre de leur intérêt à connaître mieux et plus la Méditerranée, a-t-il conclu.

Kholoud Saber Mohamed, professeur universitaire (Egypte) : “On a le sentiment que les militaires sont en train de confisquer notre révolution”

Abdelmaksoud Rachdi, lors du Forum sur la jeunesse et la transition démocratique en Méditerranée : “Il n’y a pas de démocratie sur commande”
Qu’en est-il de la révolte du 25 janvier, onze mois après son déclenchement ?

Aujourd’hui, on passe par une période très critique. On a le sentiment que le Conseil militaire est en train de nous confisquer le peu du succès qu’on a réalisé depuis le 25 janvier et qu’il menace notre volonté de progresser davantage. Mais le grand défi reste celui des élections parlementaires en cours et l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui posent plusieurs problématiques notamment dans un contexte marqué par l’absence de sécurité et la montée en puissance des forces islamiques et leur hégémonie sur ces élections.
On a des craintes que la nouvelle loi suprême soit rédigée au sein du Conseil militaire et qu’elle donne plus de droits à ce dernier. On a la certitude que c’est le Conseil qui aura le dernier mot concernant l’élaboration de ce document alors qu’on a manifesté à plusieurs reprises notre volonté d’avoir une Constitution représentative de toutes les couches sociales de la société égyptienne. Une Constitution équilibrée et attachée aux valeurs internationales relatives aux libertés et à la démocratie.  

En parlant des islamistes, quelle lecture faites-vous de leur victoire au premier tour des élections ?

C’est vrai que les forces islamistes ont eu la majorité au premier tour, mais nous espérons que cela ne se reproduira pas lors des prochains tours.
La victoire des islamistes était prévisible vu leur ancrage social et les ressources humaines et logistiques dont ils disposent. Je crois que cette victoire s’explique aussi par le fait qu’on a beaucoup concentré nos efforts sur la révolte à la place Tahrir et sur le Conseil militaire en laissant la bataille électorale de côté.
En réalité, on a été tiraillé entre les deux combats alors que les deux étaient  de la même importance pour nous. Mais vu notre nombre, on était incapable d’assumer la bataille sur les deux fronts. Pourtant, on est confiant puisque le prochain Parlement ne sera que transitoire, ce qui va nous permettre de mieux nous préparer pour l’avenir.

Mais est-ce que vous ne pensez pas que la révolution a fini par dévorer ses propres enfants ?

Non, je ne le pense pas et on ne peut pas parler de trahison. On vient d’entamer notre révolution et on apprend des choses. On a reconnu qu’on a peu d’expérience et qu’on manque de plan pour gérer les événements. Mais je ne crois pas qu’on est les seuls à souffrir de cette carence. C’est le problème de toutes les organisations en Egypte que ce soient les associations, les partis politiques ou les organismes de la société civile. L’ancien régime a vidé la société de ses forces vives et a imposé sa tutelle sur toutes les composantes de la société.

Et qu’en est-t-il de l’avenir ?

Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. Mais j’estime qu’on doit concentrer nos efforts et travailler davantage. On doit également transformer l’élan révolutionnaire en bataille politique dans les rues, les universités et avec l’ensemble des couches sociales. Je crois que cela est le vrai défi pour qu’on puisse exister en tant que force réelle et non comme de simples jeunes révolutionnaires. On doit être un point de ralliement entre les revendications révolutionnaires et celles de la réforme économique et sociale.    

Neji Khachnaoui, secrétaire de rédaction du journal Echaab (Tunisie) : “Les Tunisiens ont encore peur que la dictature revienne sous de nouvelles formes”

Abdelmaksoud Rachdi, lors du Forum sur la jeunesse et la transition démocratique en Méditerranée : “Il n’y a pas de démocratie sur commande”
Comment se porte la «Révolution du Jasmin», 11 mois après son déclenchement ?

On est encore en lutte pour la chute définitive de la dictature. Ce qui s’était passé le 14 janvier n’a été que la chute de l’un de ces symboles, à savoir l’ancien président de la république et ses acolytes. Mais on est encore confronté aux suppôts du régime. Aujourd’hui, les discussions sont intenses entre les partis de la majorité, issus des premières élections libres et transparentes organisées dernièrement pour trouver des modalités à même de répondre aux attentes révolutionnaires du peuple qui demande plus de liberté, de démocratie, de parité homme-femme et de justice sociale.

Mais, les Tunisiens ont encore peur que la dictature revienne sous de nouvelles  formes et je crois que la montée des islamistes est là pour nous rappeler cela.  
A propos des islamistes, que pensez-vous de leur victoire ?


A vrai dire, je n’étais pas surpris de la montée des islamistes ni de leur victoire au détriment des partis de la gauche et des forces démocratiques.
Leur victoire était attendue vu la force idéologique et organisationnelle de cette mouvance. Ceci d’autant plus que le peuple tunisien a été abêti  tout au long de ces derniers cinquante ans malgré l’existence d’une grande masse  d’étudiants et de diplômés. L’ignorance au niveau des droits civiques et publics a été assez  répandue et l’engagement politique ou associatif des citoyens était et reste encore nouveau. Et du coup, le discours des islamistes a facilement trouvé chemin face à un discours de  gauche qui n’a pas beaucoup changé et qui est resté  transcendant.  
La montée en puissance des islamistes trouve son explication également dans le fait que beaucoup de membres d’Ennahda ont pu intégrer l’appareil étatique dans  l’ancien régime et ils ont tiré profit de cela en créant un réseau relationnel très fort. Ceci d’autant plus qu’il y a une alliance secrète entre l’ancien régime et Ennahda et une autre avec les capitalistes pour maintenir le statu quo et ne pas bousculer l’ordre des choses.

Comment l’avenir politique du pays s’annonce-t-il ?

Je suis optimiste tant que la lutte est encore vive. On est là pour s’opposer à toute atteinte à notre révolution. Il est certain que des régressions sont envisageables mais on espère qu’elles seront moindres. Quoi qu’il en soit, je pense qu’on est sur la bonne voie vers la démocratie.
Propos recueillis par H.B

Hassan Bentaleb
Jeudi 15 Décembre 2011

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