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Abdelkébir Khatibi, une mémoire en devenir




Abdelkébir Khatibi, une mémoire en devenir
En me rendant d’Essaouira à Casablanca, le lundi 16 mars 2009, j’étais profondément bouleversé par l’annonce de la mort de mon ami Abdelkébir Khatibi. Ce qui m’a le plus bouleversé, c’est d’avoir au bout du fil sa fille éplorée : «Ils vont l’enterrer au cimetière des martyrs!», me disait-elle. De lui, j’ai voulu m’entretenir avec n’importe qui. En me disant quelque peu coupable : il faut écrire quelque chose. Mais quoi ? Mon immense tristesse et ma solitude de plus en plus grande.  Une amie m’a cependant conseillé de ne pas renoncer à exprimer à chaud, ma tristesse, sans qu’il y ait là ni culpabilité ni narcissisme de  ma part : partager, faire part de notre sensible expérience, et quelles que soient les couleurs qui lui viennent, à notre sensibilité, si tel est le sens de notre humaine humanité. En un mot « faire un travail sur soi » et sur sa « mémoire en devenir », comme me le conseillait Abdelkébir Khatibi, lui-même.
J’avais travaillé avec lui à la revue « Signes du Présent » en 1988, où j’ai publié « Sociétés sans horloge », mon étude comparative entre « Les Argonautes du Pacifique occidental » de Bronislaw Malinovski et le Daour des Regraga auquel je venais de participer. Dans cette étude, j’écrivais entre autres : Dans cette énorme roue qu’est le temps, les vies humaines ne constituent que des jalons qui se succèdent de génération en génération jusqu’à l’horizon des siècles qui se perdent. Les Regraga s’obstinent à tourner autour du printemps : on a du mal à percevoir chez eux, le temps qui passe, les hommes qui s’en vont dans le silence. Il y a donc plusieurs « revenir » : celui des saisons, celui du rituel, celui du mythe et celui des revenants. Comme le note le romancier marocain Abdelkebir
Khatibi :
« La tradition est le revenir de ce qui est oublié. Ce revenir doit être retenu et questionné pour qu’il nous indique le chemin des morts qui parlent. Que dit la tradition – toute la tradition ? Elle dit le séjour du divin dans le cœur et la raison des hommes. Ce séjour, la métaphysique l’a recueilli dès l’éveil de la pensée. La métaphysique est en quelque sorte, le ciel spirituel de la tradition ».
Invité à un colloque de poésie en Italie, Abdelkébir Khatibi m’avait alors confié son propre bureau  à l’Institut universitaire de la recherche scientifique pour y écrire mon étude qui sera publiée cette même année au n°4 de « Signes du présent », consacré au  temps et à la culture technique.  Abdelkébir Khatibi y publiait un intermède intitulé « Jeux de hasard et de langage ». Il m’avait également chargé d’un compte rendu d’ouvrages d’auteurs ayant traité du temps : l’horloge hydraulique de Fès d’après un document arabe d’Al Jazari, l’horloge chinoise d’après Nedham, l’attracteur universel d’après Ilia Prigogine, prix Nobel de chimie... A son retour d’Italie, il m’avait confié que, pour lui, « le temps, c’est la vie ».
Cette collaboration qui m’avait permis de publier ma seule étude véritablement scientifique, n’est pas née du hasard : comme il me l’a confié lui-même, mon étude comparative avait pour arrière-plan « tout un livre » et surtout tout un travail de terrain qui a duré quatre années auprès des Regraga en pays Chiadma, soit de 1984 à 1988. Mais ma première  rencontre avec Abdelkébir remonte à 1987 quand, en tant que journaliste, j’ai publié le 12 janvier à « Maroc Soir », notre entretien  intitulé :« Notre mémoire est une richesse, prenons-la en charge ». On y décelait  déjà sa préoccupation du temps qu’il s’agisse de l’éternel retour ou le temps, irréversible de la mort et de l’histoire.
Suite à cet entretien paru à « Maroc Soir » le lundi 12 janvier 1987, Abdelkébir Khatibi m’avait confié son bureau en 1988 pour le suivi rédactionnel du numéro sur le Temps de la revue « Signes du Présent ». En son absence, j’ai reçu dans son propre bureau deux invités de marque: Noayiki Sawada qui préparait pour la revue « Gendaïshiso » de Tokyo un numéro consacré à l’islam (qui paraîtra l’année suivante, 1989)  où il va traduire en japonais le chapitre de « Maghreb pluriel » qu’Abdelkébir Khatibi avait consacré à « la sexualité dans le Coran ». Le chercheur japonais m’a semblé un arabisant très au fait des textes d’Ibn Khaldoun. J’ai également reçu l’économiste Habib El Malki, juste avant qu’il ne devienne ministre de l’Agriculture : il était venu chercher ses contributions dans d’anciens numéros du « Bulletin économique et social du Maroc ».
A l’époque, Mohamed Kably venait de publier son ouvrage « Société, pouvoir et religion au Maroc, à la fin du Moyen-âge » dont Abdelkébir Khatibi me disait tout le bien en me recommandant vivement sa lecture : « C’est un ouvrage majeur sur les Mérinides », me disait-il. L’historien des Mérinides avait d’ailleurs contribué à un ouvrage collectif dirigé par Abdelkébir Khatibi sur les « Ecrivains marocains » (du Protectorat à 1945), paru à Paris en 1975 aux Editions Sindbad.
Que ce soit pour les ouvrages collectifs ou pour la revue « Signes du Présent », Abdelkébir Khatibi  privilégiait toujours les collaborations ponctuelles sur un thème donné avec tel ou tel chercheur ou écrivain en fonction de ses compétences. Il avait donc une activité multiple et travaillait simultanément sur plusieurs projets  à la fois : tout en préparant le n° 4 de « Signes du Présent » avec l’équipe maroco-française de Rabat, il travaillait sur la traduction en japonais de son texte sur « la sexualité dans le Coran », et participait au colloque de poésie en Italie. Cette même année 1988, Khatibi publie un texte intitulé « Andalûcias », avec une introduction de Juan Goytisolo accompagné de 8 sérigraphies de E.Arroyo, F. Belkahya, M.Chabaa, L.R.Gordillo, J.Hermandez, M.Kacimi, A.Sadouk et A.Saura. « Andalûcias », était écrit en trois langues (arabe, espagnol, français) et destiné en série limitée à l’Exposition Universelle qui s’est tenue au pavillon du Maroc, en septembre 1992. Tel que je l’ai connu, Abdelkébir Khatibi débordait d’activité au point qu’il lui manquait du temps pour tout faire. Et en même temps, il était toujours disponible et accueillant.
Le dernier entretien que j’ai eu avec lui, en tant que journaliste et que j’ai publié dans l’hebdomadaire « Le Temps du Maroc », n°63, du 10 au 16 janvier 1997, avait comme titre cette déclaration qu’il m’avait faite : « A la fin de ce siècle, nous avons à nous positionner par rapport à nous-mêmes et par rapport au monde ». C’est un esthète à l’esprit éveillé en permanence qui vient de nous quitter, en nous laissant une œuvre immense et novatrice que nous devons étudier et méditer pour prendre en charge notre mémoire en devenir.

Par Abdelkader Mana
Mercredi 25 Mars 2009

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