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A quand la modernité émancipatrice ?


Le retour des compétences expatriées, un levier de sortie de crise



Nous traversons, au Maroc, une période de turbulences sociales menaçant la stabilité du pays. Si rien de sérieux n’est entrepris, le risque est grand de voir le pays basculer dans une voie difficile.
La situation est aujourd’hui plus préoccupante avec les récents événements notamment dans le Rif. Les Marocains, d’Al Hoceima et d’ailleurs, revendiquent légitimement des réformes dans plusieurs secteurs socioéconomiques mais ne voient, depuis longtemps, rien venir. Les gouvernements successifs ne sont guère parvenus à accomplir cette noble mission. Celui du dernier quinquennat a grandement creusé le fossé en perdant le temps dans les spéculations et polémiques stériles au lieu de se consacrer aux mises en œuvre concrètes des projets de développement, notamment suite à l’instauration de la Constitution 2011.  
Il n’est donc pas étonnant d’enregistrer des reculs dans plusieurs domaines, celui de l’éducation, de la santé et dans plusieurs autres secteurs vitaux de la société. Les rapports d’institutions marocaines et internationales nous placent, souvent, en queue de peloton des classifications et nous livrent des chiffres alarmants concernant notre contexte national.
Dans une telle situation, il ne peut y avoir que beaucoup de souffrances et de colère aussi. Les citoyens sont déçus du système politique et de ses acteurs. Ils ne font plus confiance à ses derniers. Les années passent et ils ne voient rien se concrétiser en vue d’atténuer leur mécontentement. Les réformes gouvernementales, annoncées et promises, n’ont guère été suivies d’actions concrètes. La classe politique s’est avérée, en fait, incapable d’enclencher, sur des bases claires et transparentes, les réformes nécessaires au changement. Le peu de projets réalisés n’est jamais suffisamment suivi, ni évalué. Les politiques se sont préoccupés, par contre, de leurs propres intérêts sans se soucier de l’intérêt général. Certains d’entre eux se sont bien ‘’sucrés’’ du système en renforçant leur positionnement de rente. Pour d’autres, la politique est, à leurs yeux, une ‘’profession’’ dans laquelle on fait carrière ! On y demeure, pendant de longues années, sans résultats probants pour le pays et pour ses citoyens. 
C’est ce même sentiment qui a, sous un autre ciel, incité les électeurs français à changer le personnel de la classe politique par une nouvelle élite appartenant au ‘’Mouvement en marche’’. Nous avons bien vu, en suivant le processus électoral en France, comment Emmanuel Macron, qui a incarné et porté ce mouvement, a pu remporter la présidentielle et, par la suite, obtenir une large majorité dans l’hémisphère législative. Dans sa campagne, il a mis l’accent notamment sur le renouvellement de l’élite politique, la compétence, l’éthique, l’émancipation et sur l’égalité des chances.  Ce sont, en fait, les principes sur lesquels repose, aujourd’hui, plus que par le passé, la réussite des nations. 
Chez nous, la médiocrité continue malheureusement de régner. Les élites ne se renouvellent pas comme il se doit. Il n’y pas de place à la méritocratie. Aujourd’hui, dans l’ère des NTIC, ce sont les jeunes qui devraient être mis au-devant et conduire les affaires sociétales. Une poignée seulement de grandes entreprises publiques et privées profitent de la matière grise de cette jeunesse qualifiée. Elles sont entourées de jeunes cadres, recrutés pour la qualité de leur formation et leurs compétences. Ils leur sont d’une grande utilité par leur dynamisme, leur énergie et leur savoir-faire pour le pilotage et la réalisation de leurs projets. 
Quant aux projets étatiques et des administrations publiques, ils sont souvent conduits par des bureaucrates las et résignés. Ils tâtonnent et bricolent sans jamais atteindre l’efficience dans ce qu’ils entreprennent. C’est la raison pour laquelle les politiques publiques ont eu très peu de retombées tangibles pour les citoyens. Elles n’ont pas induit un développement inclusif et se sont avérées sans impacts réels sur un large pan de la population. Cette situation s’est aggravée suite à l’opération du départ volontaire des hauts cadres de l’administration publique. Elle fut une erreur monumentale qui a vidé l’administration de ses compétences humaines sans réussir à assurer le renouvellement des cadres en question. Elle n’est pas, non plus, parvenue à faire baisser le poids de la masse salariale dans le secteur public, objectif majeur annoncé dès son lancement. La Constitution de 2011 avait promulgué la transparence dans les administrations publiques. Celles-ci ne fournissent toujours pas toutes les informations aux demandeurs alors que ce service pouvait lui rapporter des recettes importantes pour son fonctionnement. Cette fâcheuse opération a, par-dessus le marché, précipité la problématique de la relève des générations notamment dans l’enseignement supérieur. L’instigateur de cette opération, qui a échoué, est, aujourd’hui, à la tête de l’administration économique et financière du pays !
Dans les secteurs administratifs, tous les domaines demeurent, par ailleurs, touchés par la corruption, le passe-droit, l’iniquité et l’impunité. Tous ces maux et pratiques sont antinomiques avec la construction de la démocratie et de l’Etat de droit. A cela, il faut ajouter l’obscurantisme et le conservatisme qui envahissent les esprits et menacent le présent et l’avenir du pays. Le comble, dans cette aliénation, se trouve, paradoxalement, dans les sphères de l’enseignement. 
Face à l’absence d’avenir de toute une génération, la question qui se pose : Comment construire une modernité émancipatrice au Maroc pour s’acheminer, enfin, vers un progrès culturel et technologique et un développement global? 

Retour et sortie de crise 
Tout d’abord, il faut signaler qu’aucun progrès ne peut voir le jour sans une confiance entre les institutions et les citoyens. Cette confiance doit donc être rétablie pour mettre en œuvre la construction de la société moderne, basée sur le partage des valeurs communes de la citoyenneté et l’incarnation de l’état d’esprit émancipateur. 
Sans cette confiance, aucune perspective ne peut être fondatrice d’un avenir meilleur pour la génération présente et future. C’est une condition nécessaire à la refonte de la société qui cherche à se moderniser, prospérer et tendre à plus de cohésion sociale. La confiance, rompue, devrait d’abord être retrouvée entre les institutions et les citoyens de l’intérieur et de l’extérieur.
Les citoyens marocains du monde, disposant de qualifications spécifiques et de haut niveau dans différents domaines à l’étranger, représentent, aujourd’hui, près de 450 000 citoyens. C’est une diaspora avec un énorme potentiel humain qualifié, opérant en France, en Espagne, en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Canada, aux Etats-Unis d’Amérique ou encore en Amérique latine et même au Japon et en Australie. Ce réservoir de compétences bénéficie aujourd’hui aux pays et entreprises étrangères où elles sont engagées. Elles profitent directement aux pays d’accueil qui sont déjà bien dotés de ressources humaines qualifiées et qui ont déjà atteint un haut niveau de développement. Aujourd’hui, de très nombreux étudiants, partis au cours des deux dernières décennies à l’étranger, ont pris la décision de rester travailler là où ils ont fini leurs études et même, de plus en plus souvent, de demander et obtenir la nationalité du pays où ils se sont installés. 
Il serait opportun, au moment où nous traversons ces crises systémiques chez nous, d’avoir une démarche d’ouverture vers les compétences marocaines expatriées en vue de faire bénéficier le pays au mieux de ses ressources en capacité de création et de production. Cette ouverture devrait être étudiée dans la perspective de permettre le retour volontaire d’un nombre relativement important de cadres et de leur réintégration dans le pays natal. Le moment est propice eu égard à la situation de crise multiforme qui frappe aussi l’Occident et qui dégrade la qualité de vie. L’ouverture exigerait d’adopter une politique volontariste de mobilisation, d’incitation et d’accompagnement des compétences marocaines à l’étranger. 
Des programmes de rapatriement ont déjà été tentés au Maroc (Tokten, Fincom, Maghribcom,...), mais sans jamais donner de réels résultats. C’est à cause d’un manque d’encouragement et de valorisation des compétences sollicitées. Une nouvelle tentative, avec un appel solennel, pourrait être judicieuse plus que par le passé. Car, le Maroc d’aujourd’hui est en péril. A son système sclérosé, il faut initier un véritable plan de sauvetage dont l’élément clé est le capital humain. 

Des motivations et garanties 
au retour des expatriés
Pour ce faire, il faut, tout d’abord, qu’il y ait une réelle volonté du pays à vouloir profiter de l’aubaine constituée par l’intelligentsia, l’expérience et les savoir-faire de ses compétences installées à l’étranger. Celles-ci devraient être ciblées pour participer dans des domaines stratégiques du développement tels que la science et la technologie, l'ingénierie-social, les arts et la culture. Ils constitueraient, une fois réinstallés chez eux, des experts mis au service d’organismes nationaux dans le cadre de Task-forces opérationnelles pour la réalisation de missions dans des secteurs stratégiques de développement dans leur pays. Il est également nécessaire de prévoir des mécanismes de financement de projets de coopération spécifiques impliquant la diaspora au bénéfice d’une entité nationale et d’élargir l'éventail des mesures de soutien dans le cadre de projets de création d'entreprises technologiquement innovantes, portés par la diaspora. 
Il va sans dire qu’à ces communautés d’expatriés, il faut fournir les informations et les services nécessaires en vue de faciliter leur réintégration dans la vie locale de leur pays et les orienter adéquatement vers des institutions pertinentes. Les incitations, pour le ‘’come-back’’, devraient leur garantir les meilleures conditions de vie professionnelle et privée. On devrait leur permettre de disposer d’un milieu moderne de travail, d’une rémunération équivalente à celle perçue à l’étranger, une subvention pour le logement, une disposition des tâches éducatives de leurs enfants... Ces Marocains expatriés pourraient, une fois de retour, être d’un grand apport dans des domaines divers tels que celui de l'éducation, l'enseignement, l’encadrement, la formation, les services de santé ... des tâches saisissantes et bien utiles pour le Maroc souffrant de la mal-gouvernance. Une bonne gouvernance, grâce à l’apport innovant et créatif des citoyens de retour, peut avoir un impact réel sur le pays et favoriser son développement. Elle peut faciliter non seulement le redressement des fonctionnements desdits services, mais devenir des modèles à diffuser, en priorité, en direction des pays du continent.   
Plusieurs dizaines, si ce n’est plusieurs centaines, de cadres marocains n’hésiteront pas à épouser la cause et s’engager dans la migration de retour. Ce réseau de matière grise et de talents a, en lui, la sensibilité des attaches avec le pays. Il tentera, parce que le contexte global actuel le suggère, de relever le défi, pour lui et pour les générations futures en participant à la réalisation des différents chantiers et initiatives de développement national.  
Le challenge de la diaspora marocaine scientifique, économique et professionnelle est de rehausser le niveau de développement en apportant des connaissances et des savoir-faire, des suppléments de valeurs ô combien nécessaires pour mieux s’insérer et prospérer dans une économie mondialisée. 

Conclusion 
Au terme de cette analyse et proposition, nous retenons que la crise de la gouvernance dans ce pays est le facteur qui fait qu’aujourd’hui, une grande partie des Marocains ne croit pas que son administration fonctionne correctement. Ils doutent qu’elle soit construite sur des valeurs comme le mérite, le travail, l’honnêteté et la justice. 
Nous devons donc assumer pour projeter notre pays dans le concert des nations prospères et justes. Pour cela, il faut s’atteler à renforcer notre système de gouvernance par des ressources compétentes capables de relever le défi de notre développement. Dans cette perspective, une politique qui encourage le retour notamment de cadres qualifiés et leur intégration dans le développement économique et social du pays, serait salutaire.
Cela suppose une vraie et sérieuse prise de conscience collective de la part de toutes les parties prenantes. Cela impose, par ailleurs, d’avoir une posture responsable et critique afin de créer les conditions pour que chaque citoyen trouve sa place et s’identifie à une nation en laquelle il pourra avoir confiance pour construire son avenir et celui des siens. L’intelligence collective est la seule voie de la réussite dans ce nouveau monde où co-créer est la règle.
Par Mounir Zouiten
PES, Université Mohammed V, Rabat

Par Mounir Zouiten PES, Université Mohammed V, Rabat
Lundi 21 Août 2017

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