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A minuit *




La mouche t’irrite. Tu la repousses, elle revient vers toi. Elle s’arrête sur ta joue, sur ton nez, sur tes cils. Tu la chasses, elle revient vers toi. Tu décides en fin de compte de la tuer.
Le tic-tac du réveil t’irrite. La nuit engendre le silence et dans le silence le bruit continuel du réveil est un nœud de vipères dans ton lit. Tu mets ta tête sous l’oreiller mais le tic-tac se fait plus fort et t’empêche de dormir. Tu ne pourras pas dormir tant que ne naît pas un silence absolu. Tu te débarrasses de la couverture pour te saisir du réveil et tu vas dans la cuisine pour l’y poser. Tu fermes bruyamment la porte de la cuisine.
La bonne a mal fermé le robinet. Les gouttes d’eau s’échouent sur le sol, fermes, monotones, inépuisables. Ploc, ploc, ploc.
Tu te débarrasses de nouveau de la couverture. Tu vas dans la cuisine pour bien fermer le robinet.
Tu reviens espérant que le silence de nuit enveloppera ton logis et que tu dormiras profondément. Près de toi s’étend l’autre corps. Voilà vingt ans que ce corps s’étend chaque nuit à tes cotés au point que tu t’en aperçois pas. Tu tues la  lumière, tu pousses l’autre corps pour qu’il te laisse une place au lit et tu tires la couverture vers toi. Tu espères que le silence règnera et que tu dormiras profondément. Or, les souffles répétés à tes côtés tuent le silence. Elle est hors de ton monde. Indifférente à mort à ton égard. Ses souffles monocordes et profonds tuent le silence. Depuis vingt ans ce corps se couche prés de toi. Tu ne t’en es jamais affranchi. Tu tues la mouche quand elle t’irrite, tu te débarrasses du réveil, Tu fermes le robinet mais c’est  ce corps voisin qui t’exaspère. Reconnais-le maintenant. Tu as mis longtemps à découvrir ta vérité. Ce corps qui dort à tes cotés est ta malédiction. Tu as perdu le goût des choses. Tu ne discernes pas les couleurs. Tu es depuis vingt ans noyé à ton insu. Tu as prématurément sevré ton cœur. Tu as figé ses battements. Tu es irrité sans mobile apparent. Perturbé en permanence. Tu es condamné à avoir le regard dépourvu d’éclats.
Reconnais maintenant. Ce corps qui partage ton lit est à l’origine de ton écœurement. Il t’a dépouillé du goût de l’amour. Il t’a englouti dans son monde exigu.
Tu as tué la mouche.
Tu as tué le réveil.
Tu as tué les gouttes d’eau.
Ce corps est tous ces objets réunis. Débarrasse-toi de ta couverture. Le couteau est à portée de main dans la cuisine, là où tu as posé le réveil. Tue ton haut-le-cœur. Tue tout ce qui t’irrite. Que tes yeux aient leur éclat. Tue-le avant le lever du jour…Le corps s’approche de toi. Ses bras se tendent tels des tentacules. Tu sens que sa chaleur t’assiège. La poitrine opulente se serre contre toi. Une chaude sueur s’entremêle avec ton corps.
Il n’y a pas de mal…Reporte alors ton projet de meurtre à un jour prochain. Le corps est doux maintenant.
*Nouvelle extraite de
«Al Moumkin mina Al moustahil », 2ème édition,  Ouyoun, 1988.

Traduit par R.T
Mercredi 2 Mai 2012

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