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A l'hôpital militaire de Kaboul, soldats et talibans blessés se côtoient sans le savoir




Le soldat Zekerullah gémit pendant qu'un infirmier panse sa jambe droite criblée d'impacts. Souvenirs d'un tir de roquette des talibans. Mais il ne se doute pas qu'au même étage de l'hôpital militaire de Kaboul, ses ennemis talibans sont soignés dans la plus grande discrétion.
Ce soldat a été blessé par une roquette tirée par les insurgés en Paktika, une province du sud-est de l'Afghanistan où les affrontements entre insurgés islamistes et forces afghanes se sont intensifiés depuis le printemps.
Signe de la férocité des combats, plus de 4.000 soldats et policiers afghans ont été tués au front et plus de 8.000 blessés dans les six premiers mois de l'année, contre 5.000 morts sur toute l'année 2014.
"Plus les combats sont violents, plus on reçoit de patients", résume laconiquement le Dr Nasruddine, médecin à l'hôpital militaire Sardar Mohammed Daoud Khan. Des soldats blessés, il en arrive "35 à 40 par jour, parfois 50", explique l'urgentiste. En revanche, impossible de savoir combien de prisonniers talibans sont soignés à l'hôpital, le plus grand d'Afghanistan avec ses 400 lits, considéré comme le "joyau" du système médical afghan. Et pour cause: les autorités n'admettent que du bout des lèvres que des insurgés y sont traités. "C'est exact, mais nous ne communiquons pas là-dessus", dit une source gouvernementale sous couvert de l'anonymat.
Le mutisme est même total de la part de l'état-major américain de "Soutien résolu", la mission de l'Otan en Afghanistan. Sollicité à plusieurs reprises par l'AFP, il n'a pas donné suite.
Le sujet est embarrassant: les Etats-Unis ont investi au moins 185 millions de dollars dans le système médical militaire afghan de la chute du régime taliban en 2001 jusqu'à 2011. Dans les couloirs, tout est fait pour que soldats et insurgés ne se croisent pas. Car malgré les souffrances et l'hébétude due aux médicaments, les soldats gardent une rancoeur intacte envers les talibans.
"Ils n'ont aucune dignité. Ils n'ont pas assez de courage pour être soldats, alors ils détruisent notre pays et tuent", clame le soldat Mohammed qui a reçu une balle à la jambe.
Pendant que le militaire remâche sa haine, un étrange ballet se déroule dans le couloir. Entre deux soldats, un homme aux chevilles et mains entravées glisse sur le linoléum. Il porte un masque de ski et un casque antibruit: il ne doit pas savoir où il se trouve. C'est un taliban blessé lors de combats avec l'armée afghane. Il est rapidement conduit en salle de consultation. "Où avez-vous mal ?", demande le médecin. "Ici et là", répond l'homme en pointant son torse.
Un haut responsable administratif de l'hôpital admet que ce patient pas comme les autres est détenu à la prison militaire de Bagram, au nord de Kaboul, et ne vient "que pour quelques heures à l'hôpital, le temps d'une consultation".
A deux chambres de là, le soldat Mohammed ne se doute de rien. Quand on profite de l'absence de son supérieur pour l'informer de cette cohabitation, il lâche: "Nous sommes soignés au même endroit, c'est très bizarre, mais je n'y peux rien. Ce sont des gens haut placés qui décident pour nous. C'est affligeant".
Les autorités n'ont pourtant pas caché leur mécontentement envers l'ONG Médecins sans frontières (MSF), qui soigne elle aussi les blessés de tous bords, y compris les talibans. Un hôpital de MSF a été la cible début octobre d'un raid américain demandé par l'armée afghane, présenté par le Pentagone comme une "erreur", et qui a tué 42 patients et médecins.
Par cette politique de soins universels, Kaboul assure appliquer le droit international et notamment les conventions de Genève. Pour le responsable de l'administration de l'hôpital, l'avantage est double: "Nous respectons le droit international et nous voulons qu'une fois le taliban libéré, il dise aux autres combattants que nous avons agi en bons musulmans".
C'est aussi, dit-il, une façon de se distinguer des combattants se réclamant de l'organisation Etat islamique et de leur cruauté assumée -- ils ont notamment mis en ligne mi-novembre une vidéo montrant la tête d'un soldat décapité.
Pour l'heure, un responsable assure qu'aucun militant de l'EI n'est soigné à l'hôpital militaire de Kaboul. Et quand bien même il devrait traiter l'un d'eux, le Dr Nasruddine se mettrait au travail. "Je suis médecin, je ne suis pas procureur de la République", dit-il.

Mardi 29 Décembre 2015

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