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A Wittenberg, le père de la Réforme devient produit dérivé




A Wittenberg, le père de la Réforme devient produit dérivé
En déposant son "pain d'épice Luther" à la caisse, Mikael Byrial Jensen reconnaît avec embarras que Martin Luther, père du protestantisme, n'aurait sans doute guère goûté les produits dérivés à son effigie.
Luther "disait lui-même que les saints n'ont rien de spécial... mais c'est comme ça de nos jours. Nous sommes luthériens, donc c'est un cadeau sympa", plaide M. Jensen, guide danois venu visiter Wittenberg, dans l'est de l'Allemagne, la "ville de Luther".
Des hamburgers aux canards en plastique en passant par les eaux de vie, Wittenberg a choisi de tirer le maximum de profit, et pas seulement spirituel, de son célèbre résident, qui a bouleversé le 31 octobre 1517 le cours de la chrétienté.
C'est dans cette ville, sur le fronton d'une Eglise, que le clerc et théologien aurait placardé sa "Dispute", plus connue sous le nom de "95 thèses", le texte fondateur de la Réforme protestante qui marque sa rupture avec le catholicisme.
Alors que l'Allemagne célèbre cette année le 500e anniversaire de ce séisme théologique, Wittenberg se pare donc plus que jamais des couleurs de Luther.
Dès leur arrivée à la gare, les visiteurs sont accueillis par une gigantesque sculpture rectangulaire "La Bible -- Traduction de Luther" avant de tomber nez à nez avec une publicité les invitant à se laisser tenter par un "Luther Burger".
Dans les vitrines du centre-ville, sur un kilomètre, il y en a pour tous les goûts: peluches Luther, pâtes Luther, gâteaux Luther...
Et lorsqu'on interroge Uwe Bechmann, qui vend des "saucisses Luther" accompagnées de pain noir et d'un trait de moutarde, sur le rapport entre son commerce et le théologien, il répond avec malice: "Martin Luther en raffolait, regardez la bedaine qu'il avait".
Né à Eisleben le 10 novembre 1483, Luther s'est installé en 1511 à Wittenberg où il a vécu avec son épouse et ses six enfants jusqu'à sa mort, en 1546.
C'est de là qu'est partie la première et la plus suivie des remises en cause de l'Eglise catholique, une critique des abus de l'institution papale et du culte des saints.
Martin Luther a ainsi bouleversé le concept de "salut", affirmant que le croyant ne gagnerait sa place au paradis que par la grâce de Dieu et non par le commerce alors répandu des "indulgences", par lesquelles le pécheur achetait son pardon.
Le nom du théologien s'est par la suite retrouvé associé à l'une des pages les plus sombres de l'histoire allemande. Parce qu'il s'en prenait au judaïsme dans ses écrits, il était devenu une référence de l'idéologie nazie qui l'utilisait comme caution religieuse.
Mais son rôle décisif dans l'évolution de la chrétienté a fait de lui une personnalité majeure de l'histoire européenne et, pour le 500e anniversaire de la Réforme, l'Allemagne a fait du 31 octobre prochain un jour férié.
Déjà, des dizaines de milliers de fidèles venus du monde entier affluent dans la ville de 47.000 habitants. Le nombre de nuitées d'hôtel a doublé entre janvier et mars, avant même le début des célébrations, constate la directrice de l'office du tourisme, Kristin Ruske.
Pour les messes du week-end de l'Ascension, un train partira de Berlin toutes les dix minutes, achevant de transformer la ville en lieu de pèlerinage au merchandising débridé.
"Il y a des nouilles Luther, des tomates Luther, des chocolats et du café Luther. On vend beaucoup de produits de qualité (...) et il y a aussi des souvenirs bizarres. Mais tant que la demande est là, il y aura toujours une offre", philosophe Mme Ruske.
Récemment, la marque de jouets Playmobil a même sorti une figurine du père du protestantisme, calotte noire sur la tête et Bible à la main. Le groupe allemand assure que c'est sa meilleure vente de tous les temps, battant Dark Vador.
"L'esprit de Luther s'est un peu perdu avec tout ce marketing", reconnaît Kathrin Seliger, gérante d'un magasin de jouets.
"Nous sommes très heureux de célébrer la Réforme, mais c'est peut-être un peu trop kitsch", renchérit Renate Lukas, retraitée en visite à Wittenberg.
Mais où poser la limite ? La directrice de l'office du tourisme n'est pas pressée de trancher: "C'est aux visiteurs de décider si ça va trop loin. Si quelqu'un veut manger Luther, s'habiller Luther, se parfumer Luther, boire Luther, est-ce trop ? Si ça satisfait le visiteur, continuons".
Un avis partagé par le pasteur et guide Lee Won Jae, venu avec 22 fidèles de sa paroisse sud-coréenne voir la Schlosskirche, l'église où les "95 thèses" furent placardées, ainsi que la ville d'Eisleben et celle de Worms où Luther a comparu pour hérésie.
"Tout ce qui amène les gens à penser à Luther est important (...), parce qu'ils penseront aussi à l'esprit de la Réforme", assure-t-il.

Vendredi 30 Juin 2017

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