Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

A Belgrade, les suicidaires du Danube ont leur sauveur




Elle a posé son sac, enjambé le parapet, sauté: cette adolescente de 16 ans est la 29e candidate au suicide sauvée du Danube par Renato Grbic, pêcheur de Belgrade, restaurateur et à l'occasion sauveur.
Ce jour d'octobre, "elle a eu la chance que j'étais dans le coin avec un ami. J'étais assis dans mon auberge", juste en aval du pont, "quand un voisin est venu en courant dire que quelqu'un avait sauté", raconte l'athlétique quinquagénaire, cheveux ras, visage taillé à la serpe.
Bâti en 1946, le pont Pancevo fut jusqu'en 2014 le seul ouvrage enjambant le Danube dans la capitale serbe. Ce pont à structure métallique a survécu aux bombardements de l'OTAN de 1999. Des véhicules et des trains l'empruntent.
Et c'est l'un des lieux de prédilection des désespérés de Belgrade.
Certes, le pont Brankov dans le centre en est un autre. Mais la Save qu'il surplombe "est une mare" comparée au Danube, explique cet héritier d'une famille de pêcheurs d'eau douce installée au même endroit depuis quatre générations.
Le deuxième plus long fleuve européen - derrière la Volga - emportera à des kilomètres en aval quiconque envisagerait de s'y jeter. En hiver, sa température dépasse à peine zéro. "L'espérance de vie" avant l'hypothermie fatale "est de 15 à 20 minutes", dit Renato Grbic.
Face à la taverne "Chez Renato et Goca", le fleuve est large de près d'un kilomètre. Dans la brume hivernale, l'autre rive est difficile à distinguer précisément.
Certains meurent d'un arrêt cardiaque en sautant ou en frappant l'eau, une vingtaine de mètres plus bas, comme cet homme de 73 ans il y a deux ans. "Ceux qui survivent ont un réflexe de survie. Ils crient, nagent", dit Renato Grbic, 55 ans.
Chaque année, les autorités recensent 25 à 30 tentatives depuis un des ponts belgradois. "Mais ce ne sont que les cas recensés", dit Sasa Knezevic, directeur-adjoint de la police fluviale de Belgrade, qui note un pic au passage de l'été à l'automne.
La première station de police fluviale est à un quart d'heure en amont, explique Renato Grbic.
C'est la police qui, souvent, le prévient quand elle détecte les désespérés par vidéosurveillance. "Je connais Renato depuis toujours", dit Sasa Knezevic. "Sans lui, de nombreuses personnes n'auraient pu être sauvées après avoir sauté".
"Durant 90% du temps, je suis sur l'eau à pêcher. Le reste, je suis au restaurant" ou à ramender les filets, dit Renato Grbic.
Au mur de la taverne, il a affiché des attestations délivrées par les autorités authentifiant ses exploits de sauveur, des articles de presse, ainsi qu'un diplôme délivré à quelque 200 Serbes "d'exception" comme lui auxquels a été octroyé un passeport d'une édition spéciale, soulignant leurs mérites.
A en croire Renato Grbic, les suicidaires sautent dans le fleuve plutôt le jour: "Ils veulent être vus, ils veulent alerter".

 Ceux qui veulent vraiment mourir préfèreront le béton des quais de Save sous Brankov, pour limiter le risque d'en réchapper, dit-il.
A sa connaissance, sur les 29 personnes qui lui doivent la vie, un seul, un postier, a récidivé et mis fin à ses jours. En choisissant le béton justement, raconte-t-il.
Son premier sauvetage, c'était un jeune homme "il y a 17 ou 18 ans". "J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois et je l'ai littéralement supplié de me donner la main".
Seules deux jeunes femmes lui ont donné des nouvelles, raconte Renato Grbic, dont l'une, désormais mère, "a compris que sa vie valait beaucoup plus que ce qu'elle voulait en faire" à l'époque.
Une psychiatre venue dans le restaurant "m'a expliqué un jour que ces gens éprouvaient une vraie gratitude mais qu'ils étaient gênés vis-à-vis de moi". "Néanmoins, j'aimerais vraiment savoir quelque chose d'eux", savoir "que je leur ai offert une seconde vie, qu'ils ont continué à vivre", confie Renato Grbic.
Selon les données les plus récentes de l'Organisation mondiale de la santé (2012), le taux de suicide en Serbie est de 16,8 pour 100.000 habitants, ce qui, en la matière, place ce pays dans le premier tiers des pays européens.

Jeudi 12 Janvier 2017

Lu 470 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | TV en direct | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito









Votre navigateur ne supporte pas le format iframe
Votre programme TV avec Télé-Loisirs