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70 ans après l'épuration, le tabou des pendues se lézarde à Monterfil




70 ans après l'épuration, le tabou des pendues se lézarde à Monterfil
"C'est ici qu'a été pendue ma tante?": 70 ans après le calvaire de trois femmes accusées à tort de collaboration avec l'occupant allemand, un vieux monsieur ose enfin venir rendre hommage aux victimes de l'épuration dans un village de l'ouest de la France qui a tout fait pour effacer l'atroce souvenir.
Dans un bois proche du bourg de Monterfil, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Rennes, Louis Guillard, 8 ans en 1944, cherche à imaginer où sa tante Marie et sa cousine Germaine ont été enterrées le 4 août 1944, avec une troisième femme, après une exécution sommaire.
L'arbre auquel les trois femmes ont été pendues a été coupé. La seule plaque visible dans ce sous-bois rappelle que la cueillette des champignons est interdite.
"On ne fait pas justice soi-même. C'est pas normal qu'on fait des trucs comme ça", s'insurge Louis Guillard, qui se félicite qu'après 70 ans, l'omerta se dissipe enfin à Monterfil depuis qu'une marche blanche réunissant 75 personnes a été organisée le 4 août dans le bourg de 1.300 habitants.
Début août 1944, alors que les Américains s'apprêtent à déferler sur la Bretagne, les Allemands font sauter le camp de transmissions qu'ils occupaient à Monterfil avant de prendre la fuite.
Des résistants de la dernière heure arrêtent les Français qui travaillaient dans le camp, dont plusieurs femmes recrutées comme aide-cuisinières. La plupart sont transférées à la prison de Rennes et rapidement libérées, mais trois sont arrachées aux gendarmes par une douzaine de jeunes gens armés et fortement alcoolisés.
Ramenées à Monterfil, les trois femmes, Marie Guillard, âgée d'une cinquantaine d'années, sa fille Germaine, 21 ans, et Suzanne Lesourd, 25 ans, sont insultées, frappées, tondues, leur vêtements arrachés et peints de la croix gammée. 
"Notre père a tout vu, il a tenté d'intervenir, mais on l'a menacé de lui faire la même chose", raconte Lucette Rosty, 3 ans à l'époque. 
Les trois femmes restent pendant des heures attachées en plein soleil "comme des bêtes", précise Mme Rosty. Le mari et père de Marie et Germaine, Alfred, tente de leur donner à boire. Il est violemment repoussé.
Leurs bourreaux les accusent d'avoir couché avec les Allemands à qui elles auraient dénoncé des résistants qui ont ensuite été arrêtés puis fusillés. "C'est entièrement faux", tranche l'écrivain Hubert Hervé, auteur d'un livre sur le sujet.
Les femmes sont emmenées dans un bois à la lisière de Monterfil.
"Elles ont creusé leur tombe elles-mêmes. Elles ont été pendues et dépendues, parce que la corde ne coulissait pas, et achevées à coups de pelle", rapporte Mme Rosty. "Elles ont subi des sévices sexuels".
"Il y a eu de nombreux drames de l'épuration en France, mais pas beaucoup à ce niveau de cruauté, de sordide", observe Hubert Hervé. Les historiens estiment qu'environ 9.000 personnes ont été victimes d'exécutions sommaires à la Libération.
Après la guerre, le silence retombe sur le village, d'autant que le principal instigateur des violences n'est autre que le fils du maire et principal propriétaire terrien de Monterfil. 
A l'époque, "la commune vit sous influence", explique l'historien local Alexandre Boucard, 10 ans en 1944. "Dans ma génération, il y a encore des gens qui ont peur". 
Alfred Guillard finit par porter plainte contre les bourreaux de sa femme et de sa fille mais le procès de six hommes est interrompu en 1951 par le vote d'une loi d'amnistie. 
Entre-temps, les corps de Marie et de Germaine sont exhumés puis enterrés dans une fosse commune. Les ossements de Suzanne n'ont pas bougé.
"Ce qu'on voudrait, c'est qu'elle soit exhumée, enterrée dignement et puis qu'il y ait une plaque qui reconnaisse que ces trois malheureuses sont des victimes de guerre", réclame Lucette Rosty, à l'origine de la création d'un collectif qui a organisé la marche blanche, à laquelle le maire ne s'est pas associé.
 

AFP
Mardi 30 Septembre 2014

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