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​Cherifi Mhammed : L’incivisme et la laideur gangrènent tous les aspects de la vie publique




​Cherifi Mhammed : L’incivisme et la laideur  gangrènent tous  les aspects  de la vie publique
Libé : Où est passé l’artiste Mhammed Cherifi ?

Mhammed Cherifi : Je suis omniprésent sur la scène artistique ... malgré ce qui semble être une absence. Je travaille constamment, je cherche, j’expérimente et tout ceci je le fais en silence. Et comme vous le savez, les zones créatives et artistiques de ma gamme de création allant du théâtre comme scénographie, photographie, peinture et performance,  à la conception optique de certains espaces internes et au design ... il n’est pas facile d’accorder tous ces domaines avec soin pour l’honnêteté et la qualité du produit ... Ajoutez à cela les conditions de travail, la recherche et le suivi de ce qui se passe sur la scène artistique nationale et internationale. Tout cela vous permet de réfléchir, d’autoréguler et de développer des visions créatives pour ne pas tomber dans la répétition et la substitution et réussir à imposer votre propre cachet et votre propre singularité.
Bien sûr, le créateur médite toujours et est en constante quête de la beauté. Tu fonces, tu recules, tu te corriges, et après tu passes à l’action. De nouveaux supports, de nouvelles formes d’art et de nouvelles pistes d’expression sont à exploiter ou plutôt à explorer … 

Les circonstances et conjonctures exercent-elles un effet sur le moteur inspirateur de l’artiste ?
Bien sûr, comme je viens de le dire, l’artiste médite toujours et cherche de nouvelles formes de créativité. Le monde change constamment et l’émergence de nouveaux moyens créatifs et communicatifs nous incitent à nous repositionner face au monde ... De nouveaux matériaux et une attribution différente pour refléter les perceptions créatives de la toile à l’image animée à l’art de l’installation. Au cours de sa créativité, l’artiste essaye de résoudre, refléter, redresser et même se représenter les problèmes esthétiques et visuels de son époque. C’est là vraiment où la notion d’imagination prend toute sa plénitude.
Moi personnellement, je suis l’une de ces personnes créatives influencées par les tout derniers développements et essaye, autant que faire se peut, de ré-influencer le cours de l’art et de la créativité en fonction de ma vision artistique et de ma charge culturelle, en plus du patrimoine culturel et de mon héritage, sans oublier que j’ai grandi dans les ruelles de l’ancienne médina de Taza, ainsi que tout l’arrière-pays de cette magnifique cité.
Ainsi, la nature, les couleurs et l’architecture soufie et le souffle spirituel marquant la ville de Taza ont eu un grand impact et constituent toujours cette source intarissable pour mon inspiration artistique, me confortant  ainsi dans mes choix créatifs  et poussant mon imagination à son extrême.

Après une longue expérience, Cherifi a bien trouvé son chemin et ses affinités artistiques et culturelles propres. Que pouvez-vous dire à ce propos?
Au fait, cette question me rappelle le magnifique et sublime poème de Khalil Gibran dans «Le Prophète».
(Lorsque l’amour vous fait signe suivez-le,
bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui, …)

Et moi je dis quand le beau te fait signe suis-le ...
L’artiste créatif doit constamment se renouveler, en suivant ses sentiments, son goût, ses sens et son flair artistique. Cherchant d’autres matières, d’autres techniques et d’autres façons d’exprimer ses idées et sa vision des choses. Afin de ne pas tomber dans la répétition et vivre la même expérience ... Il est nécessaire, voire indispensable qu’il y ait d’abord un cumul respectueux et une qualité certaine pour que l’artiste devienne unique et singulier, à la faveur de son style, n’a-t-on pas dit que le style c’est l’homme? 
Mon expérience s’inscrit dans ce contexte. C’est une longue et grande expérience qui couvre près de trois décennies de travail, de recherche et d’innovation. Une période par l’intermédiaire de laquelle j’ai essayé moult expériences artistiques, ce qui m’a permis de me retrouver pas mal de fois dans des styles donnés, mais toujours avec ma propre touche et mon empreinte personnelle. 
Chaque expérience, une fois épuisée, me conduit à une autre expérience bien différente, mais qui reste, en même temps, liée à la précédente, dans un style créatif unique qui m’est propre. 
Maintenant, après mon expérience récente (Rives), je travaille sur une autre expérience, que vous verrez dans mes prochaines expositions : ce sera ainsi l’expérience inspirée du soufisme et de l’ascétisme, avec ses techniques, son contenu et sa simplicité d’exploitation …

L’art plastique pourrait-il rester à l’abri de ce manque flagrant de goût artistique général dans l’espace public?
Malheureusement l’incivisme et la laideur gangrènent tous les domaines et les espaces publics. Au grand dam des passionnés des arts et de la beauté, aucun domaine n’est épargné de cette laideur gagnant de plus en plus de terrain.
Le goût du public se détériore constamment dans tous les aspects de la vie et dans tous les lieux et tous les esprits, même parmi les plus éduqués parfois. La grande majorité vit dans une schizophrénie communautaire dangereuse et alarmante. Personne ne se préoccupe des espaces publics. Les bâtiments, comme des boîtes, n’ont plus les conditions minimales de vie et de beauté complexe. Le problème est complexe, et nos villes, nos villages, nos quartiers… sont devenus désormais des espaces invivables.
Des jeunes sans mémoire visuelle, sans culture visuelle et sans éducation visuelle … une ignorance visuelle qui engendre, ipso facto, le manque voire l’absence de goût et l’inculture. Les jeunes sont perdus et sans boussole ... l’ignorance et la marginalisation ... Nos villes qui étaient horizontales et harmonieuses vivant en parfaite symbiose entre l’espace et l’homme ne sont actuellement qu’un milieu vertical où les valeurs de goût et de civisme  deviennent une monnaie rare ... 
A quelques exceptions près ... Toutes ces atrocités et ces laideurs se répandent un peu partout ...et  auront certainement un grand impact sur tous les domaines de la vie artistique ou de la vie créative.

Qu’est-ce qui fait, à votre avis, que le goût général soit aussi bas et parfois même vil... ? Avez-vous des propositions dans ce sens?
Cette question est très importante. Et là-dessus, je dirais que tout le monde est concerné. Mais il doit y avoir d’abord une politique publique qui se penche sur le phénomène afin de prendre les mesures nécessaires à ce sujet. Le problème doit être diagnostiqué à tous les niveaux. Les chercheurs en sociologie, anthropologie, psychologie, les critiques d’art, les politiciens, ainsi que toutes les composantes de la société civile doivent s’atteler à en faire une préoccupation et une priorité primordiale. Les problèmes sont très complexes et ont des sources historiques, géographiques, économiques et religieuses.
A mon avis, le problème régional et continental fait partie du retard social général et du sous-développement humain. Le phénomène n’est pas spécifique au Maroc, mais touche la plupart des pays à la traîne ; il est dû à plusieurs facteurs : culturels et sociaux. Il relève des structures sociales, économiques, politiques, démographiques, historiques, des systèmes éducatifs, entre autres. Il s’agit d’un chaos généralisé, à moins qu’il y ait une mobilisation totale et un développement humain immédiat et durable, afin de réduire les fractures sociales.

Comment faire pour que l’art puisse avoir une place au sein de l’espace public ?
Il faut, bien sûr, développer un système éducatif fiable et riche en matière artistique et technique. Une mobilisation de la société civile à grande échelle est nécessaire. De même qu’il faudrait encourager les initiatives artistiques et créatives dans les places publiques et les quartiers marginalisés et instaurer une politique publique qui va dans le sens de la démocratisation culturelle.
Aller à la rencontre de la population qui n’a pas accès aux œuvres artistiques : c’est une aventure qui ne part pas de rien. En effet, de nombreuses initiatives existent déjà pour favoriser la culture dans l’espace public telles que les festivals des arts de la rue.
Il est impératif de faire tomber les murs entre les disciplines et d’organiser le dialogue entre tous les acteurs pour permettre la mise en place d’outils, de modalités, d’instances de discussion, levant des barrières et des freins en faveur de l’expression artistique et culturelle dans l’espace public. 
Donner un «cadre» signifie aussi apporter des réponses – qu’elles soient juridiques, réglementaires, touchant aux questions de sécurité, etc. – à ceux qui veulent intervenir dans l’espace public.  Quand on va dans l’espace public, on est face à une réalité complexe, d’où l’importance de la composition de la mission. Outre les artistes et les opérateurs culturels, elle comprend également des représentants de l’Etat, des collectivités territoriales et différents organismes professionnels, qui travailleront ensemble au renouvellement de l’action culturelle dans l’espace public. La preuve de la passion des citoyens marocains pour l’art, les sculptures et les installations dans les places publiques, on la constate dans la ville d’Ifrane. Par exemple, tout le monde prend des photos avec le Lion sculpté sur la pierre. Les gens sont assoiffés de beau et de choses agréables et se passionnent pour les toutes animations dans les espaces publics.
C’est cela l’enjeu d’une raison sensible qui, tout en étant fidèle aux exigences de rigueur propre à l’esprit, n’oublie pas son enracinement dans ce qui lui sert de substrat et lui donne, en fin de compte, toute sa légitimité. 
Un art qui reflète les ambitions de la société et ses préoccupations. Une telle sensibilité s’exprime bien dans ce que l’on peut appeler un empirisme spéculatif, qui reste proche de la réalité des phénomènes sociaux, les considérant pour ce qu’ils sont sans les insérer dans un moule préétabli ou faire en sorte qu’ils correspondent à un système théorique bien défini.
Enfin, j’espère que chacun de nous se doit de faire preuve de son patriotisme et de son amour pour ce beau pays qui est le nôtre. 

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Lundi 18 Septembre 2017

Lu 942 fois


1.Posté par Salma le 18/09/2017 03:46 (depuis mobile)
C''est toujours un plaisir de lire un article qui raconte une part de la vie artistique de notre cher artiste Cherifi; cet interview à été très agréable tout le long de sa lecture,

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